--Si fait, si fait, M. Lechantre, contez-nous ça!
--Eh! bien, mesdames, reprit ce dernier, ravi de s'écouter parler, la redoute blanche et rouge était positivement une jolie chose et je regrette que vous ne l'ayez pas vue... Il y avait, il est vrai, des femmes de tous les mondes, depuis le fretin jusqu'au dessus du panier de la société cosmopolite; mais je vous donne mon billet que la dame qui a intrigué Jacques appartenait à la crème de la crème... Ça se devinait à sa toilette et au son de sa voix.
--Vraiment, Jacques a été intrigué? dit Thérèse en affectant une parfaite indifférence, voyez comme il cache son jeu!... Il ne nous en avait pas soufflé mot.
--Bah! repartit Jacques en haussant les épaules, M. Lechantre se laisse emporter par son imagination... Il s'agit d'une vulgaire aventure de bal masqué et la dame n'avait rien d'intéressant.
--Mazette! se récria Francis, tu es modeste, toi, ou tu as le goût difficile!... Une femme charmante!... Un peu hautaine, mais tout à fait distinguée.
--Comment était-elle mise? demanda Thérèse.
--Elle avait une robe de laine blanche taillée à la grecque avec une garniture de pavots rouges, et ses cheveux blonds étaient coiffés d'un bonnet de dentelle d'or. Ajoutez à cela des yeux qui brillaient comme des diamants, et une voix!... Une musique à la fois mordante et câline, avec un petit accent étranger... Comme elle m'avait nettement signifié que j'étais de trop, je n'ai pas assisté à la conversation, vous pensez bien; mais il m'a semblé que la dame était aussi spirituelle que jolie, et Jacques n'a pas dû s'ennuyer!
--Eh! bien, vous vous trompez! protesta celui-ci-ci en lançant un regard furieux à Francis, nous avons à peine échangé vingt paroles, et c'étaient des banalités!
--Pourquoi te défends-tu si fort? répliqua Thérèse avec un pâle sourire, ces aventures-là sont très naturelles dans un bal masqué, et nous savons bien que personne ne les prend au sérieux...
Malgré cela, les traits légèrement contractés de la jeune femme et surtout l'expression de ses yeux bruns devenus presque noirs donnaient un démenti à ses paroles. En effet, le calme qu'elle affectait en écoutant les appréciations de Lechantre n'existait qu'à la surface. Chacun des mots prononcés par le paysagiste produisait en elle une secousse suivie de cruelles réflexions. Elle rapprochait les révélations de Francis de l'obstination silencieuse de Jacques et elle en tirait des conclusions peu rassurantes. La description de la dame aux pavots rouges avait suffi pour éclairer d'une lumière suspecte cette rencontre où Lechantre ne voyait qu'une amusante plaisanterie. Aux indications rapidement esquissées par l'artiste, la pénétrante perspicacité de Thérèse lui avait fait deviner que cette inconnue devait être Mania Liebling, et toute sa jalousie s'était réveillée. Il était évident pour elle que cette entrevue de Mania et de Jacques avait été préméditée. Que s'y était-il passé? Quelles confidences s'y étaient échangées? Dans quelle mesure Jacques avait-il succombé à la tentation? En tout cas, il se sentait déjà coupable, puisqu'il cherchait des faux-fuyants, et rusait pour ne point rendre compte de ses actes. Thérèse se jugeait trahie, et trahie dans les conditions les plus offensantes. A peine avait-elle quitté Nice, que Jacques s'était empressé de songer aux moyens de revoir cette dangereuse créature; il n'avait pas rougi de profiter de ce voyage entrepris par dévouement, pour satisfaire sa curiosité ou sa passion. C'était odieux, et la jeune femme, blessée dans sa fierté et dans sa tendresse, agitée par des soubresauts d'indignation, était tentée décrier à l'infidèle: «Pourquoi mentir? Je devine tout et je ne suis pas ta dupe!» Mais en cette âme vaillante, le sens de la dignité et la crainte d'affliger cruellement la petite mère l'emportèrent sur l'amour-propre blessé et elle sut se contraindre à rester calme.