La vérité, c'est que si, au lieu de s'arrêter aux apparences, on avait pénétré jusqu'au fond de ces proverbes, si on les avait examinés dans leur essence, on se serait aperçu que ces prétendues glorifications de la morale bourgeoise étaient, au contraire, des plaidoyers en faveur de la passion. Le moraliste disait aux jeunes gens: «Aimez, puisque vous avez un cœur; et faites des bêtises, puisque c'est le lot de tout homme, mais faites-les avec votre femme, et arrangez-vous pour qu'elle soit votre maîtresse.» Et il disait ensuite aux jeunes femmes: «Vous avez des caprices, rien de plus naturel, de plus avouable, de plus charmant même; passez-les avec votre mari. Il y a presque toujours dans votre vie une heure de crise où votre imagination s'envole autour d'un idéal vaguement entrevu. Vous avez droit à posséder cet idéal; mais ne vous dérangez pas, vous l'avez là, sous la main, c'est votre mari. Il ne s'agit que de le regarder avec d'autres yeux, vous réaliserez votre rêve et resterez vertueuses.»

C'est la morale du plaisir ajustée aux exigences du ménage. De devoir, il n'en est pas question dans les proverbes d'Octave Feuillet. Je ne lui en fais pas un reproche. Car ce sont des petits chefs-d'œuvre. Mais ce qui m'amuse, c'est de voir qu'on les a mis entre les mains des femmes et des jeunes filles, comme des conseillers de vertu. Je ne sais pas d'ouvrages au théâtre qui soient mieux faits, au contraire, pour inviter doucement les femmes à la passion. Car enfin, si le mari décidément n'est pas l'idéal rêvé, comme il faut que la crise ait son cours, où croyez-vous qu'elle aboutisse?

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Ces proverbes établiront la réputation d'Octave Feuillet; mais le meilleur de sa gloire n'est pas là.

Il a écrit le chef-d'œuvre du roman purement romanesque, et, de ce chef-d'œuvre, il a tiré une pièce qui est également un des chefs-d'œuvre du genre romanesque au théâtre: Le Roman d'un jeune homme pauvre.

C'est, je crois, de tous les ouvrages du maître, celui qui durera le plus longtemps. Il repose sur une donnée qui est aussi vieille que l'humanité et qui ne s'éteindra qu'avec elle. Tant qu'il y aura des hommes sur la terre, on prendra du plaisir à voir des rois épouser des bergères et par contre on aimera à voir un jeune homme paré de toutes les qualités du cœur, de tous les dons de l'esprit, mais pauvre, inspirer de l'amour à une jeune fille aussi noble, aussi spirituelle que lui, mais riche; la refuser précisément à cause de cette fortune, jusqu'au jour où il est vaincu dans sa résistance, où ces deux êtres jeunes et beaux, dignes l'un de l'autre, s'épousent enfin, unis par la toute-puissance de l'amour. Remarquez que c'est le sujet des Fausses confidences, une des plus délicieuses comédies de Marivaux, un sujet que l'on reprend tous les siècles sous une nouvelle forme.

Jamais on ne fera mieux que le Roman d'un jeune homme pauvre. C'est d'une imagination riante et le style est d'une fluidité merveilleuse. Les personnages vivent, bien qu'ils vivent dans le bleu, et ceux même qui ne jouent qu'un rôle épisodique sont d'une charmante fantaisie. Rien de plus délicieux que cette vieille douairière bretonne qui rêve la reconstruction d'une cathédrale gothique.

M. Octave Feuillet a bien des fois depuis traité des thèses romanesques. Il a écrit en ce genre beaucoup d'ouvrages, qui sont pleins d'agrément; aucun ne vaut, ni pour la force de la conception, ni pour la belle ordonnance du récit, ni pour la grâce des épisodes, ni même pour le charme du style, cette œuvre maîtresse, qui demeurera au jour de la postérité son plus beau titre de gloire.

A côté du Roman d'un jeune homme pauvre, on peut placer Dalila. Dalila, c'est le roman de passion. M. Octave Feuillet s'est plu souvent à peindre la femme perverse, tourmentant l'homme faible et annihilant l'artiste qui est tombé entre ses mains. Dalila est le chef-d'œuvre de ce genre. Le succès en a été énorme autrefois; la pièce a été plus d'une fois reprise, toujours avec succès; il y a là un rôle de princesse, qui est une des conceptions les plus fortes de l'auteur. Elle est de tempérament impétueux et violent, facile à s'amouracher, plus facile à se déprendre, hautaine, impertinente, dédaigneuse, et cravachant avec rage tous ceux qui se trouvent sur le chemin d'une de ses fantaisies et lui barrent la route. C'est une figure inoubliable.

M. Octave Feuillet s'est repris plus d'une fois à peindre ce caractère, dont la Petite comtesse, une œuvre exquise, semble être la première ébauche.