Je ne sais pourquoi le bruit s'était répandu que M. Feuillet ne pouvait écrire que des romans et des pièces à l'eau de rose: car la Petite Comtesse et Dalila sont des ouvres de jeunesse. Mais que voulez-vous? on l'avait nommé le Musset des familles, et vous savez la force d'une légende.

Il voulut réagir contre cette légende, qu'il trouvait avec raison fausse et absurde. C'est alors qu'il entreprit d'écrire des ouvrages plus pimentés de sujet et de forme, et nous devons à cet effort M. de Camors, Julia Trécœur dans le roman, Mont joie et un Roman parisien dans le drame.

Aucun de ces ouvrages n'est aussi complet en son genre que l'était dans le sien le Roman d'un jeune homme pauvre. Toute la première partie de M. de Camors est admirable d'énergie sombre; on dirait pour le reste que la main de l'écrivain s'est lassée. Les deux premiers actes de Montjoie sont peut-être ce qu'il a écrit de plus achevé: c'est une pure merveille. Le drame ensuite tourne court et le dénouement est si piteux, qu'à la dernière reprise qui en a été faite la pièce n'a pu se maintenir longtemps sur l'affiche. Il y a deux belles scènes dans Un roman parisien, mais l'œuvre ne se tient pas, et je ne crois pas qu'elle puisse jamais être remontée.

C'est Julia Trécœur qui, de ces quatre ouvrages, donne le mieux la sensation d'une œuvre achevée et parfaite; il plane sur tout ce récit une mystérieuse horreur, et le dénouement en est d'une mélancolie grandiose. Mais le roman me semble manquer de variété; les personnages semblent non des êtres vivants, mais des ombres transportées dans le brouillard vers une fatalité inexorable.

Il serait inutile de passer en revue les innombrables ouvrages échappés de cette plume féconde. Tous peuvent se rattacher à l'un des trois types que nous avons caractérisés. Je ne ferai d'exception que pour le Sphinx, parce que M. Octave Feuillet, dans cette pièce de forme romanesque, mais très passionnée, avait mis en présence l'un de l'autre les deux types de femme qu'il a partout reproduits avec des variantes de visage et de costume, et qui étaient représentées au Théâtre-Français par deux admirables artistes: Mme Croizette et Mme Sarah Bernhardt. Ce fut entre les deux comédiennes un duel auquel tout Paris s'intéressa: la palme resta à Mme Sarah Bernhardt; mais personne n'a oublié la scène effrayante d'agonie que M. Octave Feuillet avait ménagée à sa rivale.

M. Feuillet n'avait pas, nous dit M. Daudet, le mal du style dont meurent quelques-uns de nos auteurs contemporains. Je ne puis que l'en louer. Il écrivait une langue facile, harmonieuse, d'une élégance très mondaine; mais, sous cette élégance, il cachait beaucoup de force et même beaucoup de fougue. Il aimait à représenter des gens du monde qui dérobaient sous un masque impassible de mondanité froide ou légère des passions ardentes et parfois brutales. Eh bien! lui aussi il jetait sur les emportements et les fureurs qu'il avait à peindre d'aimables glacis de style qui ont fait illusion sur son tempérament d'artiste.

C'était un affiné et un nerveux, homme de bonne compagnie et qui voulut partout, toujours et quand même, rester de bonne compagnie. Ce fut là son originalité propre. Il sentait avec une vivacité singulière; mais il exprimait ses sensations en homme bien élevé et résolu à être bien élevé.

Aussi y a-t-il un désaccord dans sa manière quand il aborde les sujets qui font craquer le vernis des bienséances. Il est lui-même, c'est-à-dire aimable, harmonieux, distingué sans fadeur, quand il nous peint son jeune homme pauvre.
Francisque Sarcey.

A L'HOTEL-DES-INVALIDES.--La décoration du 1er janvier