Il y a des êtres, et ils ne sont pas assez rares, à qui le bonheur ou le plaisir des autres cause une véritable souffrance, et qui se crèveraient un œil pour aveugler le voisin. Il semble qu'être heureux, ou seulement le paraître, est une injure qu'on leur fait, et cette espèce, qui se rencontre à tous les degrés de l'échelle, a cette perspicacité instinctive particulière aux animaux malfaisants. Un esprit vulgaire n'a pas assez d'étoffe pour être bon; là où il y a une intelligence étroite et bornée, il n'y a pas de ressource, et on peut affirmer ce principe, que toutes les bêtes sont méchantes. L'envie est la maladie nationale de la Province; elle se révèle par la joie secrète qu'inspire le malheur des autres.
C'est ici que fleurit l'engeance des plaigneurs qui, sous prétexte de consolations, avec des phrases doucereuses et perfides, sous lesquelles percent la sécheresse du cœur et la fausseté du caractère, ravivent la blessure et retournent le fer dans la plaie.--Vinaigriot.
Un Provincial n'a pas l'habitude de raconter ses projets et de prendre l'avis du conseil de la commune pour les exécuter, ce qui fait que les gens en sont parfois réduits aux suppositions. A défaut de la réalité, l'imagination travaille, les langues vont bon train, chacun s'ingénie à deviner; mais, comme on dit, où il n'y a rien le roi perd ses droits; à la fin de tous les bavardages, chacun en est pour ses frais et l'appétit de curiosité n'est pas calmé, faute d'aliment solide. Comme on connaît les saints, on les honore, dit un autre proverbe, et quand on est du pays, on n'élève pas les commérages à la hauteur de la calomnie. On garde ses secrets, et on en est quitte pour répondre d'un air bon enfant aux questionneurs indiscrets: «Vous voulez tout savoir et ne rien payer.»--Codex.
Pont-à-Mousson n'est qu'une toute petite ville, monsieur, moins grande que Carcassonne, moins connue que Brives-la-Gaillarde et moins célèbre que Landerneau; eh bien, on pourrait en faire le tour, sans y rencontrer une personne aussi curieuse qu'un journaliste.--Jean Suie.
Le monde le plus raffiné ne supporte pas volontiers le spectacle du bonheur, le vulgaire ne pardonne même pas le plaisir des fêtes dont il a sa part. C'est l'éternelle histoire du Chien du jardinier, qui ne mange pas de pommes, et qui ne permet pas aux autres d'y toucher.
Est-ce qu'on laisse tranquilles deux êtres qui s'aiment, dans un salon de Paris? Est-ce qu'un garçon de charrue peut aimer en paix une fille de ferme, dans un village? A Paris on se dérobe, au hameau on se cache; en Province, c'est impossible, sous le feu de mille paires d'yeux d'Argus. Si on traverse une rue: «Tiens, où va-t-il? Qu'est-ce qu'il va faire par là?» Si vous fréquentez une maison, c'est qu'il y a anguille sous roche et on cherche la femme; si les visites sont régulières, on la trouve, et si elles continuent, on la nomme.--Lucrèce.--E. Teignoir.
La grande différence de Paris et d'une Petite ville, c'est que le Parisien voit tout à travers le journal, tandis que le Provincial voit tout par ses yeux, et examine avec une profonde attention ce qui se passe dans sa ville. Le plus petit événement, le moindre changement, tout est un sujet de curiosité et de conversation, tout se remarque et se discute, une maison qu'on bâtit, un arbre abattu sur la promenade, le départ et l'arrivée du train, le passage d'une voiture, la présence d'un étranger ou d'un commis-voyageur. Toute la Province se résume en deux mots: «Voir et Savoir.»--Argus.
A Paris, le voisin n'existe pas; quand on veut s'amuser de son prochain et rire des choses comiques, il faut aller au Palais-Royal ou aux Variétés. Ici, on a le plaisir du spectacle journalier, chez soi, chez les autres, à l'église, au marché, à la promenade, dans la rue, partout. Il est vrai que lorsqu'on a la comédie sous les yeux, on est à la fois spectateur et acteur, et les autres s'amusent de moi comme je me divertis d'eux. Riez les uns des autres, et faites à autrui ce qu'on vous fait; c'est le libre-échange, un prêté pour un rendu avec des intérêts sémitiques. Cela ne tire pas à conséquence et n'empêche pas les sentiments, au contraire. On a besoin des voisins, aussi bien pour s'entraider que pour se distraire. Il faut se connaître, s'aimer et se servir depuis longtemps, pour s'éplucher avec délices et se rendre service à l'occasion.--Mère Michel.
A Paris, on reste rarement chez soi, en famille; on se mêle au mouvement de la vie générale, on appartient à tout le monde; on est sceptique, égoïste, indifférent, mais on n'est pas haineux. On ne peut haïr des inconnus; ceux qu'on connaît sont nombreux, et on les voit rarement, rapidement, sans intimité.
La jalousie, l'envie, la haine, l'espionnage, la malveillance, la calomnie, exigent des loisirs et de l'activité. En dehors du Travail et du Plaisir, on n'a le temps de rien, les heures sont dévorées, et on les dépense autrement qu'à s'occuper des autres et de leurs affaires. A part les concierges, les domestiques et les fournisseurs, gens intéressés à savoir, les locataires d'une maison ne se connaissent pas même de nom, et le deuxième étage ignore ce qui se passe au-dessus de sa tête et sous ses pieds. Le commérage est circonscrit et localisé dans un cercle très restreint, la maison et les abords; pour les maisons voisines, on est un inconnu; aux extrémités de la rue, on serait un étranger; quand on change de quartier, c'est absolument comme si on changeait de pays. Mais les hommes sont partout les mêmes, on est aussi curieux dans les capitales que dans les petites villes; seulement, en province, on patauge dans une mare; à Paris, on glisse sur un lac, et quand on potine ensemble, c'est à la manière des cygnes qui acceptent le voisinage des canards.--Loque à terre.