Le mal avait fait de tels progrès dans ces derniers temps que toute nourriture était devenue intolérable; la sonde même ne trouvait plus à pénétrer dans le larynx encombré par les tumeurs: et, dans cet état désespéré, les trois médecins du duc, les docteurs Dieulafoy, Poirrier et Garrigue, avaient imaginé, pour le réconforter, de lui persuader qu'il était victime d'un mal héréditaire sans danger, et dont la science saurait bientôt venir à bout.
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Le duc Nicolas aimait beaucoup Paris et la France. Son titre de duc de Leuchtenberg révélait, d'ailleurs, qu'il avait du sang français dans les veines, puisque ce titre fut conféré en 1847 par le roi de Bavière a son gendre Eugène de Beauharnais, fils de l'impératrice Joséphine. Par sa mère, la grande-duchesse Marie de Russie, le duc Nicolas était le petit-fils du tsar Nicolas Ier et par conséquent cousin au deuxième degré du tsar actuel. On ne saurait souhaiter une parenté plus brillante; la mort du duc Nicolas met en deuil, du reste, non seulement la cour de Russie, mais aussi les cours de Suède, de Bavière, de Wurtemberg et de Portugal. Mais le défunt avait d'autres distinctions que celles de la race: son esprit ouvert, cultivé, éclairé, s'intéressait beaucoup aux arts et aux lettres. Le duc Nicolas fréquentait à Paris un grand nombre de salons mondains et littéraires, et notamment celui de Mme la princesse Mathilde. Avant sa maladie, il suivait assidûment les conférences de la Sorbonne et du Collège de France, il était l'ami de tous nos grands savants, et s'était fait recevoir membre de toutes les Sociétés scientifiques de la capitale.
Dans la guerre russo-turque, le duc Nicolas de Leuchtenberg avait commandé le 27e régiment des dragons de Kiew; il s'était conduit très brillamment, et c'est depuis lors qu'il avait fixé sa résidence à Paris. Il s'était uni, par un mariage morganatique, avec Mme Nadedja Serguiéevna, veuve Akinson, née Annenkof, sœur de Mme la vicomtesse Eugène Melchior de Vogué. A l'occasion de ce mariage, le tzar avait conféré à Mlle Nadedja Serguiéevna le titre de comtesse de Beauharnais. Deux fils, âgés de vingt-deux ans et de vingt ans, sont issus de cette union; ce sont les ducs Georges et Nicolas: l'un suit à Paris les cours de l'École des mines, l'autre est élève à l'École de droit. Ils ont reçu du tzar, il y a deux mois, l'autorisation de porter les titres des ducs de Leuchtenberg.
Comme on le voit, le défunt duc avait tenu à ce que ses deux enfants fussent élevés à Paris: Parisien très lettré et très raffiné lui-même, il voulait qu'ils arrivassent à connaître, comme lui, toutes les finesses de notre littérature et de notre langue, et qu'ils apprissent, comme lui, à aimer notre pays.
Le corps du duc sera conduit à Saint-Pétersbourg et inhumé dans le caveau de la famille impériale.
M. FOUROUX
La cour d'assises du Var juge en ce moment une cause qui a beaucoup occupé l'attention publique. Un double attrait a fait de ce procès en avortement un scandale célèbre: d'abord, l'attrait malsain mais réel qui s'attache à tous les crimes où la passion a joué un rôle essentiel; ensuite, le principal accusé, M. Fouroux, ancien officier de marine, était maire de Toulon quand l'avortement a été perpétré. Il avait même failli être député. Il a été arrêté dans la loge municipale du théâtre, cette arrestation du premier magistrat d'une ville de cent mille âmes n'a pas laissé de causer quelque sensation.
M. FOUROUX