Attachés par des cordes aux parties solides, les ouvriers--qui tout d'abord se firent prier--entreprirent cette besogne, et au moyen du levier, de la poudre ou de la dynamite selon les circonstances, ils précipitèrent, en commençant par le sommet, tous les blocs qu'on ne pouvait pas consolider; puis, le terrain déblayé, pour soutenir les blocs plus solides et les pierrailles ou même les parties déclives sur lesquelles l'herbe n'avait pas chance de reprendre, on construisit des murs de soutènement en maçonnerie sèche, de 5 à 6 mètres de hauteur, s'étageant les uns au-dessus des autres; et, cela fait, on plaqua toutes les pentes avec des gazons bien feutrés dans lesquels on respectait soigneusement les touffes de rhododendrons et d'airelles qui s'y trouvaient; on les fixa avec des piquets jusqu'à ce que les racines se fussent implantées dans le sable.

Depuis que le travail est commencé avec cette double combinaison de murs et de gazonnements, c'est-à-dire depuis quatre ans, il est arrivé à la moitié de la combe à peu près; mais, comme les difficultés ont beaucoup diminué par cette raison que la combe se rétrécit vers son goulot, il semble qu'il faudra moins de temps pour l'achever qu'on en a pris pour l'amener au point où l'on en est. Le chemin muletier va être terminé; on connaît la montagne; et les ouvriers qui, au début, étaient rares pour travailler dans la combe, sont aussi nombreux maintenant et aussi résolus qu'on peut le désirer.

Car, malgré le danger très réel, il n'y a jamais eu d'accidents depuis le premier jours des travaux: pas un ouvrier n'a été blessé; et, dans la saison des bains, pas un des nombreux baigneurs qui se suivent en procession sur le chemin qui longe la base du couloir n'a été effrayé par la chute d'un bloc maladroitement échappé. C'est alors à de certaines heures où les buvettes et les bains sont habituellement fermés qu'on fait partir les blocs qui doivent tomber, et pendant ces heures la route est barrée; lorsqu'elle est ouverte aucun de ceux qui circulent là tranquillement en digérant leur verre d'eau ne se doutent qu'à 1,000 ou 1,100 mètres au-dessus de leur tête s'exécutent des travaux considérables, qui à Paris ou dans un rayon moins éloigné solliciteraient la curiosité générale et la visite de tous les reporters du monde; mais c'est dans les Pyrénées qu'ils s'accomplissent, et vous savez, les Pyrénées, ça n'est pas précisément parisien.

Les deux vues que nous donnons montrent l'une la besogne qu'il y avait à entreprendre et l'autre le résultat obtenu. Dans la première un ouvrier retient le wagon chargé, la voie étant légèrement inclinée de manière à ne rendre la traction nécessaire qu'au retour des wagons vides. Dans l'autre, les travaux de soutènement sont à peu près terminés. La photographie a été prise au moment où un des ouvriers va donner, au moyen de la corne d'appel, le signal d'arrêt de la circulation sur la route de la Raillière, tandis qu'un autre dresse le drapeau rouge réglementaire.

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Quoi que nous ayons dit, Paris aurait pu se faire, jusqu'à un certain point, l'idée des travaux entrepris, car à l'Exposition, dans le pavillon des forêts, un diorama en représentait une petite partie, celle du sommet, en ce moment terminée. Mais, bien que rendu avec beaucoup de chic, ce diorama ne parlait pas, et c'était là son tort, puisque la plupart de ceux qui passaient devant lui ne comprenaient rien à ce qu'il voulait représenter.

Est-ce qu'un jour, dans un groupe de visiteurs qui certainement avaient souci de la fortune de la France, cette exclamation ne fut pas lâchée devant ce diorama;

--C'est pitié de voir gaspiller l'argent des contribuables dans de pareils travaux de fortification, exécutés par des forestiers.

Il est vrai que devant le diorama qui faisait pendant à celui-là et représentait la canalisation de torrents dans les Basses-Alpes, un président de section, s'adressant à ses jurés, leur disait:

--Maintenant, messieurs, nous arrivons à un curieux exemple de la culture de la vigne dans les Alpes.