--Non, certes... Sachez que la peur du qu'en dira-t-on ne m'a jamais arrêtée. Ce que j'en fais est surtout dans votre intérêt... Croyez-vous bien utile que les journaux de Nice publient demain que vous vous êtes promené avec moi au Corso?... Vous devriez au contraire me remercier de ma générosité. Je vous épargne de la sorte sinon des remords, du moins les reproches... légitimes d'une personne qui vous est chère!
Tandis qu'elle lui parlait de ce ton demi-railleur et demi-sérieux qui lui était familier, Jacques haussait les épaules et se mordait les lèvres. En ce moment, cette allusion directe à ses devoirs de mari gâtait son bonheur en remuant au fond de lui de fâcheux scrupules. Il se renfonça avec humeur dans un coin du landau et garda un silence embarrassé.
La voiture prenait la file et s'engageait dans la piste du Corso, au milieu de la foule tassée de chaque côté de la chaussée et sur les gradins de l'amphithéâtre. La lune n'était pas levée, et sous un ciel diamanté d'étoiles les tribunes demeuraient enveloppées dans une ombre crépusculaire. Le fond de la place avait l'air d'un lac noir où s'agitaient des masses confuses. A travers les gradins de l'estrade, des vendeurs de moccoletti circulaient, offrant leurs paquets de minces cierges emmanchés à des roseaux. Çà et là, une lueur trouait la nuit; les moccoletti jetaient dans l'obscurité le scintillement falot de leurs lumignons soufflés à chaque instant, puis se rallumant pour s'éteindre encore. En bas, des pierrots blafards se trémoussaient au milieu de la piste où alternaient deux orchestres. En cette pénombre, des voitures de masques, vagues et silencieuses comme des fantômes, défilaient, drapées de blanc, éclairées de lanternes blanches, capricieusement décorées: l'une d'elles était enguirlandée de virginales fleurs d'amandier; une autre, vaste berceau tendu de mousseline, contenait un pâle foisonnement de nourrices et de bébés; une troisième, capitonnée de fourrures, traînait des hôtes disparaissant sous des pelisses neigeuses. Le landau de Mania, drapé de peluche, était couvert d'un tapis de juliennes et de violettes blanches; du milieu de cette jonchée odorante surgissait à demi la jeune femme, coiffée d'une toque de peau de cygne, emmitouflée dans sa pelisse de chèvre du Thibet et semblable à une Nixe Scandinave.
Les masques des voitures et les dominos des tribunes se lançaient des boules de papier qui s'émiettaient tout à coup en l'air, et des giboulées floconnantes s'éparpillaient sur les blanches apparitions de ce fantastique défilé. Les danses mêmes des masques autour des équipages prenaient des apparences de rêve sous la tremblante clarté des étoiles ou à la clignotante lueur des moccoletti. Peu à peu Jacques se laissait gagner par cette voluptueuse fantasmagorie. L'aspect de ces blancheurs duvetées et fuyantes, la musique berceuse des valses, lui donnaient des sensations toutes neuves. Ces airs de danse, entendus autrefois et accompagnant maintenant de leur mélodie familière l'étrange défilé des masques pâlissants, lui remuaient mollement le cœur. Il lui semblait assister à la résurrection des heures de jeunesse dont il n'avait pas joui; les joies entrevues à vingt ans, ardemment convoitées et dont il avait fait son deuil, apparaissaient tout à coup à sa portée, comme évoquées par une baguette féerique, et facilement réalisables. Sous les blanches fourrures qui l'enveloppaient, il sentait le contact tiède du corps de Mania. A la discrète et brève clarté des moccoletti, il distinguait le scintillement des yeux de la jeune femme et le mobile sourire de ses lèvres. Il n'osait point parler, comme s'il eût craint qu'au son de ses paroles tout ce délicieux rêve ne se fondit ainsi qu'un givre; mais sa main avait cherché celle de Mania, et, l'ayant rencontrée, ne la quittait plus.
Prise également sans doute par la nouveauté charmante du spectacle, étourdie par ce lent tournoiement à travers des ombres fuyantes, heureuse de savourer un plaisir non encore goûté, Mme Liebling ne retirait pas sa main. Les deux paumes se touchaient, les doigts s'étreignaient...
--Merci! murmura Jacques d'une voix étouffée.
--Rapidement elle lui posa sur les lèvres le bout de son éventail de plumes.
--Ne parlez pas! chuchota-t-elle, vous feriez envoler le charme.
Elle oubliait elle-même à ce moment son scepticisme à l'endroit de l'amour et se sentait mollement inclinée à s'attendrir; mais elle gardait sa répugnance pour les phrases sentimentales. Les déclarations sans cesse pareilles à l'aide desquelles les amoureux se croient obligés de traduire ce qu'ils éprouvent lui avaient toujours paru d'une banalité ridicule et, au milieu de cette blanche féerie du Corso, elle souhaitait que rien de vulgaire ne gâtât la joie exquise et rare qu'elle ressentait. Elle se trouvait dans cette disposition d'âme où la femme est remuée jusque dans le tréfonds de son être et où, pour un amant, le silence est le plus puissant des auxiliaires. A cet instant, sans que Jacques s'en doutât, sous cette lumière assoupie, dans ce doux tournoiement mystérieux, son cœur s'alanguissait et s'en allait amoureusement vers lui. Elle se livrait presque mentalement; ses yeux se fermaient, ses lèvres devenaient froides. Elle eût voulu être devinée et, sans qu'un mot fût prononcé, emportée dans une longue, silencieuse et berceuse étreinte...
Après avoir deux fois longé la piste, le landau gagnait le Cours où les pâles files de piétons et d'équipages se fondaient comme de la neige dissoute dans l'éblouissante phosphorescence de la lumière électrique. Les rayons incandescents traversaient dans toute sa longueur la rue Saint-François-de-Paule et baignaient d'une coulée d'argent en fusion la lente procession des voitures. Sous cette clarté métallique et vibrante, les jolies femmes emmitouflées de dentelles, les moines blafards et les pierrots enfarinés apparaissaient comme des personnages de la Comedia dell'arte. Cela donnait une impression à la fois sensuelle et tendre, pareille à celle que laissent les comédies de Musset ou les mélodies de Mozart. Involontairement Jacques se remémora la représentation de Don Juan; il revit Mania entrant dans sa loge, tandis que Faure et la Ludkoff chantaient «La ci darem la mano». Au moment où le landau passait devant l'Opéra-Municipal, il se pencha vers Mme Liebling et lui dit: