--C'est là que je vous ai aperçue pour la première fois... Comme vous étiez belle, et comme le duo de Zerline et de Don Juan était en harmonie avec votre beauté!... Je n'entendrai plus jamais la musique de Mozart sans vous avoir devant les yeux.

L'intensité de la lumière, éclairant la rue comme en plein jour, avait tiré Mania de son rêve alangui. Elle dégagea sa main, et hochant la tête:

--Ah! soupira-t-elle. Don Juan!... Cette musique-là est l'image de la vie: le trio des masques, la chanson de Zerline, la sérénade, puis l'arrivée du Commandeur à travers les danses; les dominos et les musiciens qui s'enfuient épeurés; le séducteur qui s'enfonce dans les dessous et, finalement, le rideau qui tombe...--Elle eut un sourire désabusé, puis regardant Jacques droit dans les yeux:

--Voici également la fin de la fête et le moment des adieux, ajouta-t-elle pendant que le landau, après avoir gravi la rue, débouchait sur le quai presque désert.

Jacques tressaillit, et, lui saisissant brusquement le bras:

--Non, s'écria-t-il, ne nous quittons pas ainsi... Accordez-moi encore une heure, je vous ai à peine parlé!

--Le silence est d'or, interrompit Mania en secouant de nouveau la tête... Mais soit! promenons-nous encore une heure, puisque vous le désirez, et causons raisonnablement, comme des camarades... Où voulez-vous aller? Je ne vous propose pas de retourner au Corso; il ne faut pas rêver deux fois le même rêve.

--J'irai où vous voudrez, répondit-il enchanté, peu m'importe, pourvu que je sois près de vous!

--Baptiste, dit la jeune femme en se penchant vers le cocher, conduisez-nous sur la route de Villefranche.

Le cocher dirigea ses chevaux vers la place Garibaldi. Mania s'était enveloppée dans sa pelisse et avait ôté son loup.