Nous partîmes, moi très ennuyé, Poteau trébuchant à chaque pas, allant dévisager sous le nez d'un air effaré tous les couples, grognant, ronchonnant, maugréant, maudissant l'armée française, le ministre qui ne fait pas travailler les officiers, les femmes qui aiment l'uniforme, les villes de garnison qui ne sont pas à cent lieues de Paris.
Je suivais, moitié colère, quand je voyais les gens rire de mon compagnon, moitié riant moi-même quand je le regardais. Enfin la nuit vint, tombant presque tout d'un coup, comme il arrive en ces courtes journées d'hiver. Force était de quitter les lieux et d'abandonner nos recherches... Je conduisis Poteau à la gare, malgré ses protestations et son acharnement à vouloir rester quand même... jusqu'à ce qu'il ait trouvé. Enfin je réussis à le fourrer de gré ou de force dans un compartiment, où je pris place à côté de lui.
Quand le train fut en marche:
--Voyons! lui dis-je, montre-moi un peu cette lettre.
Il la tira de sa poche et me la tendit, de l'air aimable avec lequel on jette un os à un chien.
--Mais, imbécile, m'écriai-je, cette lettre n'est pas pour toi!
--Comment, pas pour moi!
Eh non, tu vois bien que ce n'est pas ton nom qui est sur l'adresse. La rue est bien la tienne, mais la poste s'est trompée... Tu peux dormir tranquille, Mme Poteau n'est pas coupable, et tu n'as besoin de tuer personne!...
Mon labadens voulait me sauter au cou. Je dus modérer ses transports.
--C'est encore comme mon aventure du quai, fit-il avec un rire bruyant. Seulement, cette fois, j'ai failli prendre le roman pour de l'histoire! Tiens! fais une pièce avec cela, et tu m'enverras des billets pour la première...
Djallil.