Le froid qu'il fait, les morts qui se succèdent les unes aux autres, la question du chauffage, le sort des pauvres gens, et, avec cela, les pièces nouvelles ou attendues, voilà, par ce rude hiver, les sujets de conversation des Parisiens qui n'ont pas encore pris le train de Nice.
Car maintenant, lorsqu'arrivent les mois de froidure, pour parler comme nos pères, c'est pour tous ceux qu'une fonction, une occupation, une médiocrité de fortune ou une habitude n'attache pas à une rue de Paris, une fugue véritable vers les bords bénis où la mer bleue gémit, cette mer bleue où l'ex-maire de Toulon jetait le trop-plein de ses aventures.
On part et les hôteliers parisiens, ces thermomètres spéciaux, nous diront que le nombre des voyageurs diminue de plusieurs degrés ici tandis que le chiffre grossit vers Cannes, Bordighera ou Saint-Raphaël. Et comment ne partirait-on pas? Il est convenu que le Midi est le jardin d'hiver de tout bon Parisien dans le train. Pour rester dans ce train, on prend celui de P.-L.-M. Il paraît qu'on soigne ses bronchites et qu'on réchauffe ses rhumatismes à la brise de la Méditerranée. Ce n'est pas toujours vrai. On s'y dorlote, mais on y grelotte. Qu'importe! On est dans le Midi. C'est le soleil du Midi, c'est la côte du Midi. Il n'y a que la foi qui sauve.
A vrai dire, les cavalcades et les carnavals ont, là-bas, un décor qui les fait valoir, et je ne sais rien de plus triste, à Paris, que les mascarades par ces froides nuits si longues. Quand je pense qu'il se trouve encore des gens pour se planter dans le vent, sur les trottoirs des environs de l'Opéra, et attendre l'entrée des masques! Il fallait les voir, samedi dernier, ces masques au nez rougi et aux mains gourdes, se rendant au bal de l'Opéra, par les rues désertes, balayées de la brise! Les pâles pierrots verdissaient sous leur farine; les clowns, avec leurs paletots jetés sur leur costume à paillettes, soufflaient sur leurs ongles endoloris, et les toreros (car il y a beaucoup de toreros parmi ces travestissements) toussaient mélancoliquement et battaient la semelle sur les trottoirs. O ciel d'Andalousie, nuits étoilées de Séville et de Grenade, où êtes-vous?
Il est banal de venir déclarer que cette gaieté est macabre, mais elle l'est. Ces fillettes qui ont l'onglée, ces bergères Watteau qui évoquent l'idée d'un prompt sirop pectoral, ce défilé de masques bizarres sous la lueur crue de la lumière électrique, c'est le carnaval parisien, c'est une gaieté convenue, je veux bien, mais c'est une gaieté de cimetière, et il faut avoir le goût du plaisir diantrement chevillé au corps pour s'aller enfermer dans une loge ou se faire étouffer dans un couloir afin de contempler de près cette mascarade hétéroclite!
Je disais, l'autre jour, que ces bals dureront toujours, parce qu'il y aura toujours des curieux. Il y aura toujours des grisettes aussi, et, par exemple, Céline Montaland, la bonne, l'excellente femme que la Comédie perdait la semaine dernière, Céline Montaland en était une par les goûts simples, la bonne grâce rieuse, la bonté: je répète le mot que tous ceux qui ont parlé d'elle ont écrit.
Véritablement la mort de cette charmante femme a été un deuil pour tous les amis du théâtre. Elle était depuis si longtemps applaudie, et elle avait passé sur tant de scènes parisiennes! Je lui ai vu jouer, pour ma part, une cantinière dans les Cosaques, la reine Bacchanal dans le Juif-Errant, Ida de Barency dans Jack, et une Espagnole au Théatre-Taitbout, dans une revue de fin d'année, où elle chantait en espagnol une habanera qui fit fureur. Ollé! ollé! Car elle avait l'air d'une manola andalouse, cette jolie Céline Montaland, et, en jupe courte, à dentelles et à résilles, avec une rose dans ses noirs cheveux, lorsqu'elle jouait le Pied de Mouton, on songeait à cette Petra Camara, à qui Théophile Gautier dédiait une des plus jolies pièces des Emaux et Camées:
Peigne au chignon, basquine aux hanches,
Une femme accourt en dansant.
Dans les bandes noires et blanches