Apparaissant, disparaissant.

Mais les premiers succès de Céline Montaland étaient bien antérieurs au Pied de Mouton. Je me rappelle un soir lointain, un dimanche, où mon père et ma mère voulurent me mener au spectacle pour la première ou seconde fois. Le boulevard du Temple existait encore en ce temps-là. Nous nous présentâmes au guichet du Cirque-Olympique: il n'y avait pas de place; on y jouait l'Armée de Sambre-et-Meuse, une de ces pièces militaires et patriotiques si fort à la mode en ce temps-là et qui reviennent à l'ordre du jour maintenant, témoins le Régiment et Nos sous-officiers.

Nous nous rabattîmes sur la Porte-Saint-Martin. On y donnait les Routiers. Salle pleine.

--Allons au Palais-Royal, dit mon père.

Et nous allâmes au Palais-Royal, moi regrettant les canonnades de l'Armée de Sambre-et-Meuse et les tirades au salpêtre de Pichegru. Le Palais-Royal représentait alors la Fille mal gardée et Maman Sabouleux, deux pièces où apparaissait la petite Céline Montaland, brune, accorte, gâtée et fêtée par le public. Elle jouait, chantait et dansait. Oui, comme intermède elle dansait une polonaise, et je la vois encore en costume fourré, glissant sur la scène du Palais-Royal comme une mondaine sur la glace du Bois-de-Boulogne. J'entends encore le son métallique de ses talons de cuivre quelle frappait l'un contre l'autre. Jolie, cela va sans dire.

Pendant un entracte du Prix Montyon, regardez au foyer, dans les portraits peints par Émile Bayard, celui de Céline Montaland enfant. Elle est là, très vivante et, femme faite, elle avait gardé, épaissi par l'embonpoint, ce gai visage de brune fillette mutine.

Alors qu'elle était la petite Céline du Palais-Royal, tous les ans les collégiens de Paris lui envoyaient, après s'être cotisés, des bonbons pour ses étrennes. Parfois un de ces lycéens apportait, avec les pralines, une pièce de vers qu'il débitait au nom de ses camarades pour remercier l'enfant prodige d'avoir joué à Louis-le-Grand ou ailleurs. Les années avaient passé, passé, depuis ce temps, et les collégiens de 1849 ou 1850 étaient devenus de gros bonnets, fonctionnaires, officiers supérieurs, magistrats. D'autres (en plus grand nombre) étaient morts. Mais, au jour de l'an, il était rare que Mme Céline Montaland ne reçût pas quelque sac de marrons ou quelque souvenir d'un des orateurs d'autrefois, de ces collégiens de jadis devenus quinquagénaires.

Parfois même elle trouvait encore des vers--vieillis comme leur auteur--d'un de ces poètes d'autrefois. C'était là sa joie.

--Cela me rajeunit, disait-elle, comme si elle avait abdiqué toute sa coquetterie.

Cette année, elle a dû recevoir les mêmes marques de sympathies des admirateurs de la comédienne à ses débuts, mais elle n'a pu être joyeuse. Ce jour de l'an a été lugubre et Céline Montaland avait joué pour la dernière fois.