Tout naturellement ses obsèques ont été pour la badauderie parisienne une occasion de rassemblement. Il paraît qu'on s'est, autour de Saint-Roch, bousculé pour voir les acteurs, comme autour du bureau de location d'une pièce à succès. N'ayant pas assisté à la scène, je n'en puis rien dire, mais certains journaux ont assuré que la curiosité du public manquait de recueillement.
La foule, après tout, est un dernier hommage pour un acteur ou une actrice qui disparaît. Musset n'a pas eu les funérailles de Rachel, et il en sera toujours ainsi. Paris adore ses acteurs. Il les sait toujours prêts à se mettre en avant pour une bonne œuvre. Voyez Sarah Bernhardt qui, avant de repartir vers les Amériques, voulait jouer Phèdre au bénéfice de la veuve de Poupart-Davyl et, dit-elle, à celui de M. Duquesnel.
Mais, en fait de funérailles, s'il était mort il y a vingt-deux ans, le baron Haussmann, avec quelle pompe on eût célébré ses obsèques! C'est un peu de l'histoire de Paris qui s'en va. Le baron Haussmann meurt pauvre, paraît-il, après avoir dépensé des millions. Il a expliqué dans ses Mémoires comment un préfet de la Seine de l'empire était, je ne dirai pas gêné, mais tout juste assez libéralement doté avec les sommes cependant prodigieuses que l'État mettait à sa disposition.
Que de frais de représentation! Que de luxe! quelles fêtes!
Le baron Haussmann fut en quelque sorte et pendant des années un vice-empereur aussi puissant que M. Rouher. Il était, à vrai dire, le roi de Paris. Et ce Paris, il le maniait, le perçait, le détruisait, le reconstituait, le triangulisait comme on disait alors, avec une activité insatiable. On ne fait pas d'omelettes sans casser des œufs, dit vulgairement le proverbe. Tous ces embellissements coûtaient cher, et, un beau jour, le pouvoir du baron Haussmann croula sous le faix des sommes dépensées. L'opposition présenta à l'opinion publique la facture de ce Paris haussmanisé et un calembour jeté à propos fit la fortune d'un jeune avocat qui devait devenir un véritable homme d'État.
M. Jules Ferry publia une brochure, les Comptes fantastiques d'Haussmann, qui le mit au pinacle et fit mettre le baron au rancart.
Adieu les fêtes carillonnées où le comte de Bismarck buvait de la bière en causant chope en main comme un reître d'Albert Durer, son vidrecome entre les doigts!
Adieu les bals de l'Hôtel-de-Ville où la bourgeoisie parisienne se précipitait en faisant assaut de toilettes! Adieu les doux concerts où, bianca e grassa, Mlle Marie Rose chantait les Djinns du dernier opéra d'Auber!
Adieu aussi les médisances qui faisaient conter tout bas que Mlle Francine Cellier, du Vaudeville, n'était si bien vêtue, dans les pièces de Sardou, que parce qu'elle s'habillait à la Ville-de-Paris. Puissance et injures, tout s'abîmait en même temps, et le baron Haussmann tombait quelques mois avant l'empire. Mais, quoique tombé, il demeurait une figure. On lui gardait une reconnaissance d'avoir, tout en abattant bien des souvenirs historiques regrettés, assaini Paris, oui, de l'avoir assaini de telle sorte que le typhus en a été comme chassé et que le choléra n'y trouve plus un terrain de bataille. On ne débaptisa pas le boulevard Haussmann. Il sembla que la truelle du grand maçon Haussmann dût être sacrée si l'homme politique ne l'était pas. Lui, après être resté quelque temps dans l'ombre, chercha à ressaisir une place dans nos assemblées. Il fit une campagne électorale en Corse et il contait gaiement, au retour, qu'il avait, dans le maquis, traité la question politique avec le fameux bandit Bella-Coccia.
C'était en octobre 1877. M. Haussmann campait dans une plaine, sous la tente, mangeant du mouton embroché comme dans une diffa arabe. Puis il partait en voiture avec M. de Montero, je crois, lorsqu'une vieille femme au profil romain lui remettait un placet. C'était la femme d'un vieux bandit arrêté, Stampo, et demandant grâce pour lui. Quant à Bella-Coccia, il disait au baron Haussmann: