Quels sont les Avantages et les Inconvénients de la Vie de Paris et de la Vie de province?

(14 Juin 1890.)

RÉPONSES (suite)

Paris est le soleil autour duquel les provinces gravitent comme des satellites éclairés de son reflet. Ils semblent en correspondance par le même langage, c'est-à-dire qu'ils emploient les mêmes mots, mais ces mots, rangés dans un dictionnaire, ont un sens tout différent dans les nuances de l'expression intime des idées, des sentiments et des passions. Le regard, la voix, le geste, voilà l'âme de la langue universelle au service du cœur et de l'intelligence; le langage articulé n'en est que l'instrument imparfait, comme le style de l'écriture une froide traduction. C'est pourquoi, à l'exception du jargon judiciaire, lui-même fort obscur, mais mieux défini, Paris et les provinces peuvent entrer en communication extérieure, mais sans communion; ils peuvent même se comprendre, ils ne s'entendent pas.--Volapuc.

Presque toutes les villes se métamorphosent; les plus anciennes, les plus originales, veulent être à la mode, toutes neuves, bourgeoises, avec des squares, des boulevards, des rues rectilignes, aux maisons à cinq étages, bordées de trottoirs en asphalte et éclairées au gaz, en attendant la lumière électrique. Les costumes nationaux ont presque tous disparu dans les provinces, et ces vêtements si pittoresques ont suivi la transformation générale. Les femmes suivent les modes de «la Capitale». Ces villes sont jalouses de Paris, comme des demoiselles d'honneur brodant leur bonnet de Sainte-Catherine autour du trône de leur reine couronnée. Elles la dénigrent et l'imitent, et ce sont ces deux sentiments alternés qui produisent un effet de comique si singulier dans leurs mœurs et leurs habitudes.--Vieux Pommeau.

C'est un genre de dénigrer Paris et les Parisiens, et surtout les Parisiennes, qui s'occupent fort peu de la Province, et s'ils s'en occupent, c'est pour en rire. Celui-là, comme on dit, ne reçoit pas l'injure qui l'ignore: mais malheur à qui se fourvoie dans le guêpier. Les bonnes gens de petite ville ne pardonnent pas à ceux qui se tiennent en dehors de leurs coteries, et ils ont la haine de l'étranger, dont l'existence n'est pas circonscrite à l'ombre de leur clocher.--Poligny.

Paris n'est pas un problème si étrange, un labyrinthe si inextricable, un dédale si compliqué. On peut connaître Paris comme son village. Qu'est-ce que Paris? C'est une ville qui a trois lieues de diamètre, neuf lieues de circonférence. On peut la traverser à pied en moins de deux heures, et en faire le tour entre le déjeuner et le dîner. Elle est un peu plus grande que les autres; les rues sont plus longues, les maisons plus hautes; mais enfin, ce sont des rues et des maisons, et on y retrouve les mêmes éléments que dans les villes secondaires. Je dirai même que Paris est une Petite ville, c'est-à-dire une agglomération de petites villes limitrophes qui n'ont entre elles aucune affinité ni les mœurs, ni les usages, ni les croyances, ni le costume, ni même le langage. Je ne parle pas des habitants de la Rive droite, qui disent pour passer les ponts: «Je vais de l'autre côté de l'eau», et des habitants de la Rive gauche: «Je vais à Paris.» Je parle des voisins qui se touchent. Qu'y a-t-il de commun entre la Ville du Faubourg Saint-Germain et la Ville dû Quartier-Latin? Elles sont aussi différentes qu'une douairière et une grisette, aussi séparées qu'une vieille monarchie et une jeune république. Ainsi des autres. Paris est une Petite ville, la Foire aux Cancans, la Grande Potinière.--Rulwer.

J'ai toujours été indiffèrent à l'opinion des autres; je ne me soucie pas de ce qu'on pense ou de ce qu'on dit de moi, je n'ai à subir le jugement de personne et je ne dois aucun compte de mes actes et de mes sentiments personnels. Voilà une déclaration de principes qui paraîtra la chose la plus simple à un Parisien; j'ai osé la faire à un Provincial, qui est tombé des nues; il m'a considéré avec inquiétude et s'est éloigné de moi comme d'un pestiféré.--Petit clerc.

L'ennui ronge la province; on le lit sur tous les visages. On connaît la ville, maison par maison; tout le monde se sait par cœur. Les cancans, maigre chère, vieilles histoires ressassées, difficiles à rajeunir. Leur plus clair résultat est de semer la zizanie dans toutes les familles de Guelfes et de Gibelins. On traite les piqûres d'épingle comme des coups de stylet, on se brouille pour un mot, pour un sourire, pour rien, sans doute pour se désennuyer par les négociations du raccommodement. Un autre malheur de la province, c'est de se fâcher contre les choses, ce qui est inutile, dit Euripide, parce que cela ne leur fait rien du tout.--L'Ennuyé.

La Bruyère n'a eu garde d'oublier la Province dans ses Caractères. Tout le monde connaît le tableau de la Petite ville, où Picard a trouvé le cadre de sa comédie, dont je ne détacherai qu'un trait: