--Non, répondit Jacques violemment, c'est impossible!... Je connais Thérèse, elle m'a condamné dans son esprit et elle restera inflexible... D'ailleurs, se laissât-elle fléchir, il serait trop tard... Je suis amoureux de Mania et j'ai lié ma vie à la sienne.
Toi! se récria Lechantre en haussant les épaules, toi, Jacques Moret, fils d'un cultivateur de Rochetaillée, peintre de ton métier et l'espoir de l'école française, tu prétends enchaîner ta vie à celle de cette grande dame nomade, qui était hier à Vienne, et qui sera demain à Florence on à Naples?... Ah! elle est bien bonne!... Innocent! c'est comme si tu voulais lier intimité avec l'eau d'un torrent ou avec le vent qui passe!... Parce qu'elle a bien voulu t'honorer de ses faveurs, tu t'imagines qu'elle va se considérer comme engagée dans des liens indissolubles!... Mais, mon pauvre garçon, il n'y a rien de commun entre toi et elle. Tout vous sépare: la naissance, l'éducation et le milieu. En ce moment tu amuses sa curiosité et sa vanité: elle n'est pas fâchée de se payer pour amant un peintre en renom et de vérifier si les artistes font l'amour autrement que les grands seigneurs. Seulement, quand son caprice sera satisfait, elle te lâchera comme un article qui a cessé de plaire. Elle te remplacera par une nouvelle fantaisie et un beau matin elle partira pour des pays inconnus... Ah! malheureux, ces grandes coquettes-là sont les pires femmes auxquelles on puisse s'attacher... Si tu prends ta baronne au sérieux, tu n'es pas au bout de tes peines et tu t'apprêtes de la misère pour le restant de tes jours!
--Possible... J'ai déjà souffert par elle et je prévois qu'elle me fera souffrir encore, car elle est violente et fantasque... Mais, dussé-je endurer mille peines plus cruelles, je persisterais dans ma folie, parce qu'un instant de bonheur auprès de Mania rachète des journées d'angoisse... Parce que je l'aime enfin!
Sacrebleu! s'exclama Lechantre furieux, qu'a-t-elle donc de si extraordinaire? Quel philtre t'a-t-elle fait boire pour te mettre dans cet état d'insanité?... Je l'ai vue, moi, cette Mania, et elle ne m'a nullement ébaubi. Un nez trop court, des pommettes saillantes, des yeux de chat sauvage et un sourire traître... Ma parole d'honneur, voilà bien de quoi se monter le coup! J'en suis encore à me demander pourquoi tu la préfères à Thérèse, qui est charmante et qui a des lignes d'une beauté!...
Pourquoi?... Comment pouvez-vous m'adresser de pareilles questions?... Pourquoi? Mais je vous l'ai déjà dit, parce qu'elle ne ressemble en rien à Thérèse. Elle a pris dans mon cœur une place jusque-là inoccupée... Thérèse est la sagesse et la pureté en personne, mais Mania est la passion même avec tous ses enchantements. Elle a donné à mon esprit et à ma chair des émotions non encore éprouvées; elle a ouvert mes yeux sur un monde qu'ils n'avaient jamais entrevu qu'en rêve. Elle exerce sur moi une séduction pareille à celle de ce pays-ci, une séduction où les sens ont autant de part que l'âme et où cependant il n'entre rien de grossier ni de brutal, où tout est rare et exquis. En un mot comme en cent, elle me possède et je suis prêt à tout quitter pour la suivre.
A mesure que Jacques parlait, la joviale figure de Lechantre se rembrunissait et exprimait une consternation indignée.
--Ce que je vous dis vous scandalise? ajouta l'artiste d'un air de bravade.
--Non pas, ça me dégoûte seulement! répondit Francis; tes effusions me rappellent les confidences de certains camarades, qui étaient comme toi très ensorcelés par une femme, et qui en ont pâti... Je reconnais les mêmes raisonnements, et cette ressemblance m'amène à conclure que ton caractère n'est pas à la hauteur de ton talent... Mon garçon, tu dérailles... Je ne m'esquinterai pas à te faire de la morale, je sais à quel point c'est inutile... Mais, puisque tu repousses toute tentative de réconciliation, que veux-tu de moi et quels sont tes projets?
--Avant tout, je veux éviter un éclat qui serait désastreux pour tout le monde... Maman et Christine partent après-demain matin et il est inutile que leur départ soit attristé par des scènes pénibles. Il faut quelles s'en retournent à Paris avec la conviction que nous sommes toujours heureux ici... Après... après, répéta Jacques avec un invincible serrement de cœur, Thérèse et moi nous reprendrons mutuellement notre liberté. Elle a assez de fortune pour vivre indépendante, et si elle désire retourner au Prieuré, je n'y mettrai aucune opposition. Soyez assez bon pour me servir d'intermédiaire auprès d'elle. Dites-lui que la seule grâce que je lui demande, c'est de dissimuler jusqu'au départ de maman... mais ne lui laissez pas ignorer ma résolution de recouvrer ensuite ma pleine et entière liberté d'action.
--C'est ton dernier mot?