--Oui.
--Tu es un misérable inconscient, et tout autre que moi t'abandonnerait à tes sottises!... Mais il y a d'autres intérêts en jeu que les tiens et je suis le seul qui puisse m'entremettre pour amortir le coup que ton égoïsme et ta folie vont porter à ceux qui t'aiment. J'accepte donc la mission, si désagréable quelle soit... Va m'attendre sur le boulevard Dubouchage; je t'y rejoindrai dès que j'aurai vu Thérèse...
Il héla un cocher qui passait et se fit conduire rue Carabacel, tandis que Jacques gagnait à pied le boulevard.
Lechantre trouva Thérèse dans le salon sans lumière. Christine et Mme Moret s'étaient retirées dans leur chambre pour commencer les préparatifs du départ et la jeune femme, étendue dans un fauteuil, les yeux brûlants, la tête enfiévrée, regardait machinalement le jardinet s'enténébrer peu à peu. Le paysagiste lui serra silencieusement la main et l'entraîna sur le perron.
--Jacques est près d'ici, commença-t-il, je le quitte à l'instant... Il m'a chargé de venir vous parler.
--Que me veut-il encore? demanda-t-elle d'un ton âpre; s'il espère me toucher par de nouvelles scènes hypocrites, prévenez-le qu'il perd son temps... Je suis fixée maintenant sur la sincérité de ses désespoirs et la facilité de ses parjures... Ma crédulité est à bout.
--Il ne s'agit malheureusement de rien de pareil, repartit Francis; Jacques a le sentiment de ses torts et il reconnaît que vous avez le droit de vous montrer implacable... Il vous supplie seulement d'éviter un éclat et de ne rompre ouvertement avec lui qu'après le départ de sa mère et de sa sœur.
Thérèse se mordit les lèvres pour comprimer un sanglot. En dépit de sa légitime indignation, à la vue de Lechantre, elle avait espéré qu'il venait lui apporter des paroles de repentir et que Jacques essaierait une dernière fois de rentrer en grâce. L'injurieuse indifférence avec laquelle ce mari infidèle supportait l'idée d'une séparation imminente acheva de lui ulcérer le cœur.
--Ah! murmura-t-elle avec amertume, il craint un éclat!... Il a peur pour la réputation de sa maîtresse... Vous pouvez le rassurer; j'ai trop souci de ma dignité pour ébruiter son aventure. Le scandale me répugne autant que la trahison et personne ne saura que j'ai surpris mon mari avec cette femme, dans une chambre d'auberge. Je me tairai comme je me suis tue jusqu'à présent... Je pousserai même l'indulgence... ou le mépris, comme vous voudrez, jusqu'à lui faire bon visage en présence de sa mère et de Christine.
--Je reconnais la votre grand cœur et votre force d'âme, Thérèse, mais, si vous m'en croyez, vous vous montrerez encore plus magnanime... Jacques est affolé en ce moment; non seulement il compromet son caractère dans cette aventure, mais il risque d'y perdre ses meilleures qualités d'artiste et de gâcher sa vie... Or, vous qui êtes la plus forte, vous devez être aussi la plus généreuse... oh! ajouta-t-il en répondant à un véhément geste de dénégation de la jeune femme, je ne vous demande pas de pardonner sur-le-champ!... mais un jour, quand il aura pâti de sa sottise, ce qui ne tardera guère, promettez-moi de ne pas vous montrer implacable.