On célébrait la Pâques russe chez la princesse Koloubine. Chacun des habitués de la villa Endymion répétait cette pieuse salutation sacramentelle et embrassait la maîtresse du logis, au seuil de l'un des salons, transformé pour la solennité en salle à manger. Les encoignures de la grande pièce tendue de soie jaune était décorées de plantes épanouies: azalées, rhododendrons et lilas. Au centre, sur une longue table garnie d'une nappe à broderies rouges, les couverts reliés par des semis de fleurs coupées entouraient des plats de viandes froides: galantine, foie gras, sterlets du Volga, au milieu desquels s'étalaient l'énorme gâteau pascal et le traditionnel cochon de lait dans sa gelée. Ça et là, de petites tables étaient pareillement dressées dans les coins et un massif buffet supportait, comme supplément de victuailles, toute la collection des zakouski (hors d'œuvre) chers aux palais moscovites, ainsi que des carafons de liqueurs et des bouteilles de Champagne. Chaque nouvel arrivant, après avoir donné et reçu l'accolade, s'attablait, mangeait et buvait à sa fantaisie, tandis que les maîtres d'hôtel en habit noir vaquaient silencieusement au service. L'éclatante blancheur du linge russe s'harmonisait doucement avec la pâleur des roses et le scintillement de la lourde argenterie de famille. La fragrance des lilas se mêlait à l'appétissante odeur des mets fortement aromatisés et aux senteurs anisées du kummel. Les convives d'âge mur se succédaient autour de la longue table où leur appétit sérieux trouvait amplement de quoi se satisfaire; les jeunes femmes et les jeunes gens choisissaient de préférence les petites tables plus intimes. On s'y contentait de gâteaux, de champagne ou de thé, mais on y fleuretait joyeusement. Le bruit des conversations médisantes ou tendres était accompagné en sourdine par le frémissement du samovar. Sur ce bourdonnement de ruche se détachaient des rires, des détonations de bouchons de champagne, et toujours, comme un refrain:
--Christos vaskress!
--Voistina vaskress!
Puis de nouvelles embrassades.
La fleur de la colonie russe était là.--Brune, le teint mat, les yeux noirs comme des mures, la belle Mme Nicolaïdès, vêtue de rouge, emplissait le salon des éclats de sa voix brève;--assise en face du vice-consul, la blonde comtesse Nadia de Combrières montrait hardiment dans l'échancrure carrée de son corsage bleu pâle sa gorge opulente à peine voilée de tulle;--puis, ça et là, de vieilles connaissances: la petite baronne Pepper et son fidèle Jacobsen: Flaminius Ossola se faufilant de groupe et groupe et baisant obséquieusement la main aux dames; Mme Acquasola, se remettant des émotions de la roulette en face d'une large tranche de cochon de lait et d'une coupe de Rœderer.--Sonia Nakwaska rôdait à l'entrée du salon, tendant sa pâle frimousse de gavroche à chaque visiteur, et profitant vicieusement de la solennité pascale pour se faire embrasser sur la bouche. Ayant l'air de grelotter dans sa robe de damas héliotrope, la frileuse et frêle Mme Nakwaska s'était assise près de la cheminée et regardait manger Mme Acquasola, en suivant ses moindres gestes du regard jaloux d'une femme que sa gastrite condamne à la diète.
--Êtes-vous heureuse, comtesse, d'avoir bon appétit!... Moi, disait-elle de sa voix nasillarde, je n'ai d'estomac qu'au jeu... Comment trouvez-vous le cochon de lait?
--Exquis, Anna Egorowna, tout à fait savoureux! répondait l'autre, la bouche pleine.
--Remerciez-moi, ma chère, c'est à moi que vous le devez. Si je n'avais été là, nous aurions eu une Pâques sans cochon de lait... Le cuisinier avait couru tout Nice sans rien trouver; ma sœur se désolait, mais dans les questions de ménage elle n'est d'aucune ressource, elle plane trop haut dans les nuages. Donc, j'ai fait atteler, j'ai battu la campagne, et j'ai enfin déterré dans une ferme cet animal que j'ai rapporté tout vif... Même je lui ai coupé sur la queue un bouquet de poils que je garde au fond de mon porte-monnaie. C'est un fétiche, vous savez, et j'irai demain à Monte-Carlo jouer cinq louis sur le zéro...
Mme Nakwaska riait de son rire de chèvre, tout en regardant à travers la glace sans tain le coup-d'œil des voitures qui prenaient la file sous la marquise. Au loin, dans la perspective des allées fraîchement ratissées, on voyait les coupés et les landaus gravir au pas les rampes en pente douce et contourner les pelouses semées de boutons d'or. Bien qu'on fut au 13 avril, le mistral soufflait, et les massifs d'oliviers, fouettés par le vent, détachaient le retroussis argenté de leur feuillage sur le bleu cru du ciel. Les visiteurs descendaient de voiture, frileusement boutonnés dans leur pardessus au col relevé; les dames, emmitouflées dans leur pelisse, se précipitaient frissonnantes vers le vestibule. A chaque instant, le valet de pied annonçait de nouveaux hôtes. Parmi les derniers arrivants se trouvaient Jacques Moret et Francis Lechantre.
En dépit de ses sages résolutions, Lechantre, qui, dans le principe, avait l'intention de rester seulement quelques semaines à Nice, y était maintenant depuis plus de deux mois. Il avait laissé partir le yacht de son ami; chaque jour il se jurait de regagner Paris, et chaque jour aussi il ajournait son départ sous le prétexte de tenir compagnie à Jacques. Au fond, le brave paysagiste subissait comme les autres la séduction des plaisirs niçois, et les yeux de Mlle Peppina le tenaient enchaîné au littoral. Il avait toujours été très enfant, malgré ses soixante ans sonnés, et le rajeunissement, dont il attribuait tout l'honneur à Nice, se manifestait en lui, surtout, par une recrudescence de voluptuosité et de gaminerie naïves. D'ailleurs, il avait découvert dans les environs de nombreux motifs de tableaux, et, comme il était doué d'une rare puissance de travail, il abattait de la besogne tout en faisant la fête. Parfois seulement, en constatant chez Jacques un état psychologique inquiétant, il était pris de scrupules, avait des accès de rigorisme, et, pendant quelques heures, déblatérait contre l'influence débilitante de cette ville, qu'il appelait «la Capoue moderne.» Il jurait alors ses grands dieux qu'il allait boucler ses malles et qu'il partirait seul, si Jacques refusait de le suivre; mais il suffisait d'un beau coucher de soleil sur la mer, d'un souper avec Peppina, d'une promenade parmi les citronniers en fleurs de Beaulieu, pour l'incliner à l'indulgence et le plonger en une béatitude épicurienne. S'étant constitué in petto le mentor de son ancien élève, il devenait mondain. Sa verve communicative, sa jeunesse d'esprit, ses charges d'atelier, étaient fort choyées dans les salons où Jacques l'entraînait très souvent. Ce dernier avait repris goût aux distractions de la haute vie. On le rencontrait dans la plupart des réunions de la colonie russe, et notamment chez la princesse Koloubine. Seulement, au rebours de Lechantre, il n'y brillait ni par la bonne humeur ni par l'amabilité. Il semblait y traîner une lourde et irritante lassitude, et s'y ennuyait, en effet, y venant non pour son plaisir, mais uniquement pour y retrouver Mania.