Sa liaison avec Jacques n'avait nullement modifié les façons de vivre de Mme Liebling. Elle était restée foncièrement mondaine, et, contrairement aux espérances du peintre, l'amour ne lui avait inspiré ni le désir de l'isolement ni le renoncement à ces succès de coquetterie et d'élégance dont elle était coutumière. En se donnant à Jacques, elle n'entendait rompre ni avec ses habitudes ni avec ses relations. Elle avait conservé ses heures de réception, visitait comme devant ses nombreux amis, ne manquait ni un bal, ni un pique-nique, ni un spectacle. Au milieu de ces dissipations quotidiennes, dans cette vie en l'air, dont chaque indifférent prenait un morceau, c'était à peine si l'homme qu'elle aimait pouvait, de loin en loin, jouir de quelques heures de tranquille tête-à-tête. Il s'en plaignait parfois amèrement. Mania écoutait ses reproches avec son moqueur sourire au coin des lèvres, et répondait d'un ton câlin:
--Vous raisonnez comme un enfant!... Parce que je vous aime, est-ce un motif pour que je me fasse montrer au doigt? Si je changeais brusquement mon genre de vie, si je tournais le dos à mes amis pour me claquemurer, comme vous le désirez, on ne manquerait pas de s'en étonner, d'en chercher la raison, et, en vous voyant seul chez moi, on aurait vite résolu le problème... Autant vaudrait tout de suite afficher sur ma porte: «Mania Liebling a un amant.» Avec vos idées d'artiste, vous ne savez pas à quelle prudence est tenue une femme qui vit dans le monde... Sérieusement, de quoi vous plaignez-vous? Cela nous empêche-t-il de nous voir? N'avez-vous pas accès dans tous les salons où je fréquente et ne pouvons-nous nous y retrouver chaque jour?... Ingrat, ne sentez-vous pas, comme moi, ce qu'il y a de délicieux dans cette réserve que nous nous imposons, dans le mystère qui enveloppe notre amour?... Quand nous sommes dans le monde, au lieu de vous tracasser des indifférents qui m'entourent et souvent me fatiguent, ne devriez-vous pas être heureux de vous dire: «C'est moi seul qu'elle aime?...» Soyez bien convaincu que ces obstacles et cette contrainte donnent une saveur plus aiguë à la passion et qu'elle risquerait de s'attiédir dans la monotonie de trop continuels tête-à-tête!...
Mais Jacques n'était pas convaincu. Il avait rêvé une intimité plus étroite, où Mania serait toute à lui. Quand, bouillant de désir, il aurait voulu l'emporter dans une solitude murée, il s'accommodait mal de cette promiscuité mondaine, de cette sérénité avec laquelle Mme Liebling accordait aux exigences sociales la plus large part de sa vie. Il criait à l'injustice.--Elle, si exclusive, et qui l'avait voulu tout entier, pourquoi ne comprenait-elle pas qu'il s'irritait d'un partage aussi inégal?--Ces rendez-vous décommandés au dernier moment, cet hôtel de la rue de la Paix toujours encombré de visiteurs quand Jacques y accourait, avide d'une heure de tendres épanchements; ces parties de plaisir où il voyait Mania entourée d'adorateurs auxquels elle prodiguait ses sourires; tous ces déboires qu'il n'avait pas prévus le mettaient en rage et le poussaient à des accès d'humeur noire.--L'Ecclésiaste a raison! «Tout n'est que vanité et tourment d'esprit sous le soleil.» Dès que nos plus beaux rêves sont réalisés, ils fondent sous nos doigts comme de la neige et s'écoulent avec la rapidité de l'eau. L'illusion seule nous donne des joies pures.--Ces délices de la passion qui, de loin, apparaissaient à l'artiste semblables à un paradis enchanté, de quoi se composaient-elles en dernière analyse? De beaucoup d'heures d'anxieuse attente suivies de mortelles déconvenues; de quelques brèves minutes de volupté troublées par le pressentiment de leur courte durée; de longues journées énervantes, passées à en regretter la fuite ou à en désirer le retour incertain.--C'étaient là les fruits gâtés d'un amour pour lequel il avait sacrifié Thérèse et la petite mère et auquel il s'attachait néanmoins obstinément, espérant toujours, à force de fougueuse tendresse, vaincre les résistances de Mania et s'établir en maître absolu dans son cœur.
En attendant, ces énervements et ces émotions commençaient à compromettre sa santé. Quelqu'un qui, après plusieurs mois d'absence, l'eût revu entrant dans le salon de la princesse Koloubine, eût été frappé de l'altération de ses traits:--la figure paraissait bouffie, l'œil brillait d'un éclat fébrile; le teint avait pâli, les lèvres étaient parfois d'une lividité bleuâtre. Pour la moindre contrariété, Jacques s'emportait et, quand il s'abandonnait à ces accès d'irritabilité, les battements de son cœur devenaient tumultueux, intermittents, et l'oppression allait souvent jusqu'à la suffocation.--Ce jour-là, il avait assisté aux cérémonies de l'église russe, y avait aperçu Mania sans pouvoir l'aborder et, immédiatement après le déjeuner, avait entraîné Lechantre à la villa Endymion, comptant bien y rencontrer Mme Liebling. Après avoir salué la princesse, il s'était isolé dans l'encoignure d'une fenêtre et là, indifférent aux propos échangés autour des tables, il fixait des regards impatients sur la baie qui faisait communiquer le salon où l'on lunchait avec celui par lequel accédaient les visiteurs. A quelques pas de cette baie, la princesse se tenait, droite et imposante dans sa robe de velours noir, et tendait la main ou la joue aux nouveaux venus. Ainsi placée, elle les voyait arriver de loin, et sa longue figure empâtée s'éclairait d'un sourire plus ou moins avenant, calculé d'après l'importance ou le rang de la personne annoncée. Jacques étudiait anxieusement les variations de ce sourire apprêté, cherchant à y lire à l'avance la satisfaction provoquée par l'entrée de Mania, qui était la grande favorite du moment. Tout à coup les lèvres grasses de Mme Koloubine eurent un si aimable épanouissement que le cœur du peintre sauta dans sa poitrine.--C'est elle!» pensa-t-il, et il s'acheminait déjà au-devant de son amie, quand un cruel désappointement l'arrêta...
La personne à laquelle s'adressait cette gracieuse bienvenue appartenait au sexe masculin. C'était un grand garçon d'une trentaine d'années, élégamment vêtu et remarquablement proportionné; un superbe échantillon du type slave dans sa beauté mâle:--brun, le nez un peu gros, mais la bouche finement modelée sous la barbe châtaine, les yeux bien ouverts, hardis et lumineux.--Il baisa galamment la main de la princesse qui lui rendit, à la mode russe, son baiser sur le front.
--Soyez le bienvenu, Serge Paulovitch, dit-elle, je suis heureuse de vous voir et de vous présenter à mes amis!
En même temps, elle lui prenait le bras et, faisant le tour des tables, stationnait un instant près de chaque groupe:
--Le prince Serge Gregoriew... Je suppose que son nom vous est déjà connu... Le prince est célèbre dans toute notre Russie depuis son expédition en Asie centrale. Il a parcouru les plateaux de la Mésopotamie et découvert le tumulus de Nemrod... N'est-ce pas, prince, un de ces soirs vous nous raconterez vos voyages?
Le prince souriait d'un air bon enfant, saluait, puis Mme Koloubine continuait sa tournée.--Jacques les connaissait, ces présentations ou plutôt ces exhibitions! Il se rappelait s'être promené de la sorte au bras de la princesse et avoir été, de la même façon pompeuse, expliqué aux notables habitués de la villa Endymion. Bien qu'il sût à quoi s'en tenir sur ces succès de curiosité, il ne put s'empêcher de faire un mélancolique retour en arrière et de songer que l'intérêt qu'il avait excité trois mois auparavant était déjà épuisé. Ce jeune voyageur aux robustes épaules, «qui avait parcouru les plateaux de la Mésopotamie», accaparait maintenant les regards. Il allait devenir la great attraction du salon Koloubine, tandis que lui, le peintre de la Rentrée des avoines, redescendrait au niveau de Jacobsen ou de Flaminius Ossola.--Il fut piqué d'une pointe de mesquine jalousie à l'encontre du prince voyageur. Pour éviter d'avoir à lui serrer la main, il quitta sa place, s'éloigna dans une direction opposée et rôda d'un air maussade autour des petites tables où la présentation avait déjà eu lieu.
Assise devant un guéridon, Mme Acquasola, après s'être lestée de viandes froides et de gâteaux, achevait la digestion de cette collation copieuse, en buvant du thé avec Jacobsen, la baronne Pepper et Sonia Nakwaska. Tout en vidant les tasses, on causait du nouvel hôte de la princesse Koloubine.