Les débâcles sont parfois terribles. Cette année, pour en atténuer les effets, on a commencé par relever, en aval de Paris, le barrage de Suresnes, afin d'amener une hausse sensible des eaux en amont et d'exercer par suite une tension sur les glaces adhérant aux rives. Cette première opération doit être à bref délai suivie de l'opération inverse, c'est-à-dire d'un nouvel abaissement du barrage, afin d'accélérer la marche du courant des eaux ainsi élevées; de la sorte, s'il ne se produit pas une notable recrudescence du froid, une débâcle partielle pourra être créée et pour ainsi dire conduite à volonté.
Un nouveau dégel est arrivé le 12, au soir, accompagné d'une brume qui est tombée sur Paris à partir de 11 heures. Ce dégel a été annoncé quelques heures seulement auparavant par le changement du vent du nord à l'ouest. Durera-t-il? Le froid recommencera-t-il? C'est ce que nul ne peut dire.
La météorologie est très loin des certitudes de sa sœur aînée l'astronomie. Nous pouvons prédire dix ans, cent ans, mille ans d'avance, le retour d'une comète, d'une planète, d'une éclipse, d'un phénomène astronomique quelconque, et nous ne pouvons pas deviner quel temps il fera demain! C'est quelque peu humiliant.
Il est tout naturel de chercher. Chacun le peut. Obtiendrons-nous des résultats satisfaisants? C'est moins sûr.
On aimerait voir les saisons régies par un cycle, comme les phénomènes astronomiques. L'hiver de 1879-80 ayant été très rude, on pense tout de suite à un cycle de 11 ans. Celui de 1870-71 ayant été assez rude, le cycle semble en partie indiquer une période de 9 à 11 ans. Le plus grand hiver du siècle, avec celui de 1879-80, a été celui de 1829-30. Une périodicité de 10 ans ou de multiples de 10 ans parait se confirmer davantage. Mais il ne faut pas trop se fier aux apparences. J'ai sous les yeux le tableau de toutes les observations thermométriques faites depuis la fondation de l'Observatoire de Paris, depuis plus de deux siècles. Les plus grands hivers ont été ceux de:
1708--9 1829--30
1715--16 1837--38
1728--29 1840--41
1775--76 1844--45
1788--89 1853--54
1794--95 1860--61
1798--99 1870--71
1802--3 1879--80
1812--13 1890--91
1822--23
En s'amusant à grouper ces chiffres de certaines façons, on croit sentir vaguement s'en dégager quelques probabilités de périodes décennales. Mais, en fait, la probabilité est à peine supérieure à celle d'un nombre quelconque à la roulette. On a quelque présomption apparente d'imaginer que l'hiver de 1899-1900 sera froid, mais je ne conseillerais à personne de jouer là-dessus un pari sérieux.
D'autant plus que, jusqu'à présent du moins, l'astronomie n'offre aucune base pour soutenir cette périodicité. La période des taches solaires est bien de dix à onze ans, et on l'a invoquée. Mais on n'a pris soin de la comparer avec une attention suffisante. Le froid actuel suit le minimum des taches solaires de près de deux ans. Celui de 1879-80 l'a suivi d'un an. Celui de 1870-71 est arrivé pendant le maximum. Celui de 1829-30 est arrivé un an après le maximum. Il n'y a donc pas de relation entre les fluctuations de l'énergie solaire et la température de nos hivers. C'est assez étonnant, mais c'est ainsi.
Il ne faut pas que ces difficultés nous empêchent d'étudier. La nature ne livre ses secrets qu'à la persévérance.
L'hiver actuel peut se résumer ainsi: