Or, à travers ces ouragans, ces tempêtes, cette neige et ce froid, voilà un officier russe, M. Alexandre Iwanowitch Winter, qui s'en vient à pied, de Pétersbourg à Paris, et brave à la fois et la fatigue et le froid et les reporters, qui lui ont demandé ses impressions de voyage. Interview assez difficile, M. Winter ne parlant que le russe et l'allemand. On a eu recours à divers interprètes.
Et alors, les questions, les points d'interrogation:
--Combien faisiez-vous, en moyenne, de kilomètres par jour?
--Comment preniez-vous vos repas?
--Avez-vous été souffrant en route?
--Resterez-vous quelque temps à Paris?
--Par quel chemin retournerez-vous à Saint-Pétersbourg?
M. Winter a répondu à toutes les questions. Il a appris aux journalistes qu'il a usé, de Pétersbourg à Paris, une paire de bottes et deux paires de bottines, et que ses bottes l'ont gêné à cause des engelures causées par le froid.
L'histoire a tout aussitôt enregistré ces détails qui, en somme, donnent une assez triste idée de la cordonnerie russe.
On devient ainsi une actualité et un homme en vue. Mais, pour attirer l'attention de la presse, le mieux est encore de mourir. Le pauvre Léo Delibes n'avait pourtant pas besoin de ce tragique moyen pour être de ceux dont s'inquiétaient les contemporains et que n'oubliera pas la postérité. Ce fut un compositeur bien français, aimable, séduisant, avec l'imagination et la grâce. Il avait, jadis, amusé sa verve juvénile à d'exquises opérettes, d'un entrain tout particulier, comme les Deux vieilles gardes dont la polka fut si longtemps populaire. Depuis, tout en gardant la même alacrité en quelque sorte gauloise, il avait trouvé des mélodies originales et d'une science sans apprêt. Nos bons souvenirs d'opéra se lient aux airs de ballet de Delibes, aux soirs charmés de Coppelia, de Sylvia... Le pizzicato de Sylvia, l'a-t-on assez joué sur les pianos et nous a-t-il assez souvent séduits! Que de chères images nous apparaissent, avec cette musique pour accompagnement!