Dans le quartier européen on remarque le télégraphe avec la maisonnette où se trouve l'attache du câble; des casernes superbes en fer et briques, surélevées sur des piliers également en fer pour éviter l'invasion des fourmis et des termites; à côté se trouvent l'église et l'hôpital, de construction analogue et légère; puis les consulats de France et d'Italie, l'imprimerie, la place où des marchandes d'eau, en permanence toute la journée, vendent la calebasse de ce précieux liquide pour la somme de 20 réis (un peu plus de 10 c.) Sur le quai, une jolie maison, avec galeries à arcades en plein cintre faisant tout le tour du rez-de-chaussée et du premier, offre, avec l'aspect d'une maison romaine, tout le confort et la fraîcheur désirables en Afrique; c'est l'habitation de M. Olivier, vicomte de Sonderval, voyageur français qui s'est rendu célèbre pendant ces dernières années. Vient enfin le palais du gouverneur, ancien établissement de la maison française Maurel et Prom. Nous trouvâmes chez S. E. M. le colonel Rogerio Santos le plus gracieux accueil: tout dévoué aux intérêts de la Guinée, il nous manifesta le désir de voir des Français venir s'installer dans la colonie pour y faire fleurir le commerce et exploiter son sol.
Dans la campagne autour de la ville, sont disséminés des villages Brames et Foulahs. C'est dans l'un d'eux que nous avons fait poser, à côté d'un de ses chefs, le grand roi de tous les Brames, Domingo, portant au côté deux énormes glands formés d'une queue de cheval, insigne de l'autorité suprême. Ils sont au pied d'une de ces constructions bizarres en terre, œuvre des petits vers blancs, appelés termites. La campagne et les forêts sont remplies de ces termitières dont quelques-unes ont la forme gracieuse et élancée de clochetons d'une cathédrale gothique.
Parmi tous ces peuples on trouve des superstitions du plus haut comique. Si vous allez à la chasse, ils vous empêchent de tuer les ibis, parce qu'ils prétendent que chasseurs et spectateurs contractent illico un rhume fort dangereux. D'autres vous font les mêmes cérémonies pour les caïmans, les biches, les panthères... sous prétexte qu'ils ont avec ces animaux des liens de parenté. Si on veut les photographier, presque tous refusent énergiquement, parce que cela fait tomber les ongles et les oreilles. Il fallait voir devant mon appareil braqué les femmes épouvantées s'enfuir à toutes jambes, se poussant, se bousculant, se dissimulant les unes derrière les autres, cachant têtes et mains dans leurs pagnes, leurs calebasses ou leurs paniers. Cela donnait lieu à des scènes indescriptibles d'épouvante d'un côté, de fous rires de l'autre. De plus, un Européen a eu, il y a deux ans, la malencontreuse idée de leur montrer ce qui se passe dans une chambre noire, où l'on sait que les images sont renversées. Aussitôt le bruit s'est répandu parmi les moricauds que cette machine-là vous mettait la tête en bas, et les femmes, goûtant peu ce genre d'exercice qui, pensent-elles, retourne leur costume simple et léger, et leur fait faire malgré elle, coram populo, un poirier qui manque de décence, ont en abomination cet art tout pacifique.
A côté de ces humeurs craintives, on trouve parmi les noirs une confiance audacieuse dans ce qu'ils nomment «Grigris». Croiriez-vous qu'un petit sachet de cuir, à l'intérieur duquel est cousu un verset du Coran et qu'on suspend autour du cou, suffit à vous procurer tous les bonheurs et à écarter tous les maux? C'est comme cela cependant. Avec le Grigri on ne peut être ni blessé ni tué. Quand je leur proposai de décharger sur eux une volée de balles de mon Winchester, ils allaient immédiatement se planter à 50 mètres avec un air épique de défi et de suffisance imbécile.
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Nous compléterons bientôt ces détails dans un travail complet sur la Guinée. Ces quelques lignes, dans lesquelles nous n'avons en somme rien dit de la colonie portugaise, des richesses de son sol, des peuples de l'intérieur, etc., n'ont d'autre but que de tracer un cadre aux scènes représentées par les gravures. Elles permettront au lecteur, tranquillement assis dans son fauteuil, de faire un petit tour dans des villes européennes bâties au pays des noirs, et lui enverront, je l'espère, un chaud rayon de leur soleil, pendant qu'il grelotte au coin du feu, l'hiver.
Raoul de Rocheblanche.
M. LOCKROY PÈRE.
Une physionomie essentiellement parisienne vient de disparaître: M. Philippe Simon, dit Lockroy, est mort à l'âge de quatre-vingt-huit ans. Son père était le commandant Simon, qui fut chevalier de l'empire: son fils, M. Édouard Lockroy, est député de Paris et a été deux fois ministre. Philippe Simon eut une carrière longue et variée, pleine d'œuvres, toujours guidée par une activité saine et de bonne humeur. Après avoir fait de très complètes études littéraires, il passa ses examens de droit, mais abandonna bientôt le barreau: pris de la passion du théâtre, à laquelle tant de jeunes gens paient le tribut, il s'engagea comme acteur et, débuta à l'Odéon, en 1827, dans les Vêpres Siciliennes de Casimir Delavigne. De l'Odéon, il passa à la Comédie-Française où le répertoire romantique de Victor Hugo et d'Alexandre Dumas père trouvait en lui un interprète d'autant plus intelligent et fidèle qu'une vive amitié l'unissait à ces deux illustres écrivains. Philippe Simon ne tarda pas, d'ailleurs, à devenir leur confrère; il cessa, en effet, en 1840 de jouer les pièces des autres pour en composer de son crû. C'était le temps des vaudevilles aimables, faciles, et des opéras-comiques qui n'étaient autre chose que le vaudeville agrémenté de musique. Philippe Simon-Lockroy avait la gaieté franche--la gaieté française--qui est nécessaire au genre: il devait réussir et il réussit. D'abord, avec des collaborateurs comme Scribe, Anicet-Bourgeois, Arnould, puis tout seul, il fit applaudir un grand nombre de pièces dont plusieurs ont eu les honneurs des reprises; il écrivait aussi des livrets d'opéra-comiques, dont plusieurs sont devenus très populaires: citons, dans l'ensemble du répertoire, le Maître d'École, Bonsoir, Monsieur Pantalon, les Trois Épiciers, les Chevaliers du guet qu'on jouait l'autre jour aux matinées classiques du Vaudeville, Ondine, la Fée Carabosse, les Dragons de Villars, etc...
M. PHILIPPE LOCKROY
D'après une photographie de M. Nadar.