Chefs Brames.
Située sur une grande et belle île au débouché de deux rivières, le Rio Geba et le Kroubal, Bissao déroule le long de la rade son long ruban de maisons construites à l'européenne et recouvertes en tuiles. Sur leurs couleurs chaudes se détache le vert foncé des arbres qui bordent le rivage. A droite, à 250 mètres de la plage, sur une petite élévation, se dressent les constructions du fort qui domine la ville en lui donnant l'aspect d'une place forte. Il a la forme d'un carré bastionné de 200 mètres environ de côté. Le mur de revêtement qui a 10 mètres de hauteur au-dessus du fossé offre une facilité exceptionnelle pour l'escalade, grâce à son inclinaison et à son mauvais état. Je me suis amusé en plaçant mes pieds dans des trous qui furent autrefois des briques à y faire une ascension, avec autant de facilité qu'on monte un escalier, sous la gueule de plusieurs pièces de 12, honteuses de leur totale inutilité.
Dans l'intérieur du fort se trouvent les casernes et l'église, au milieu de bouquets de benténiers gigantesques et séculaires, qui, vus de la rade, font à la ville un arrière-plan de verdure de toute beauté. En 1846, après une attaque du fort par les Papels, on a construit une muraille qui, partant du bastion S.-O. et allant jusqu'à l'Aiguade où elle est flanquée d'une petite tour, enveloppe la ville tout entière. A côté de l'Aiguade, contre la porte de la ville, sur la place du village Papel, se tient le marché à l'ombre de grands fromagers. Il est très animé par la présence des Bijougos, des Manjaques et des Balantes, qui viennent y vendre leurs denrées. De gigantesques gargoulettes de terre cuite au soleil, remplies d'eau ou de vin de palme, alignées par terre, ou portées sur la tête de femmes noires qui rappellent des personnages bibliques, lui donnent un aspect spécial que n'a pas le marché de Cachéo.
BOULAM.--Les Casernes.
Dans la longue rue qui traverse la ville d'un bout à l'autre, parallèlement au fleuve, on voit l'habitation de l'administrateur, un café avec billard, et plusieurs maisons particulières avec étage et balcon, fort bien meublées, ma foi. Une des choses qui donne beaucoup de pittoresque à Bissao, c'est le passage fréquent de Papels de l'intérieur qui viennent y faire entendre leur musique, ou y montrer leurs costumes. L'accoutrement des jeunes circoncis est tout à fait original. Ils se confectionnent eux-mêmes, avec des feuilles de rhônier, cette carapace de colimaçon qu'ils se mettent sur le dos, ces bracelets qui ressemblent à volonté à des nageoires ou à des ailes, ces pendeloques composées d'anneaux et ces bonnets surmontés de deux ou quatre cornes de bœufs, qu'ils portent pendant toute la période qui suit la cérémonie de la circoncision. Les musiciens, eux, s'attachent autour des reins une petite tunique faite également de feuilles coupées en longs rubans qui pendent jusqu'aux genoux; leur coiffure est une sorte de petit panier orné de coquillages, de crins, et de plumes de coq. Leurs instruments consistent surtout en clochettes et en une variété de boîtes de conserve de toutes les formes, plus ou moins trouées, sur lesquelles ils tapent à tour de bras.
L'ensemble forme un orchestre assourdissant qui exécuterait à merveille certains passages des œuvres de Wagner. Par contre, le vrai musicien du pays, appelé «Griot», possède deux instruments très harmonieux. Le premier, appelé «Cora», est formé d'une peau de bouc tendue sur une caisse de résonance taillée dans un bloc de bois; des cordes, variant de trois à trente environ, sont retenues sur un bâton à l'aide de petits anneaux de cuir, que l'on fait glisser pour accorder l'instrument. On en tire avec les doigts des sons assez semblables à ceux de la harpe ou de la guitare. Le deuxième est une sorte de xylophone nommé «balafon». Des morceaux de cailcédras, taillés de façon à rendre chacun une des notes de la gamme, sont montés sur un cadre de bambou; de petites calebasses attachées au-dessous servent à renforcer le son; deux baguettes armées à leur extrémité d'une boule de caoutchouc, et maniées légèrement, font rendre au balafon des notes un peu mates mais très pures. C'est avec l'un ou l'autre de ces instruments suspendu autour du cou que le Griot s'en va de village en village. Combien de fois ce personnage nous a-t-il fait l'honneur de sa visite à notre petit lever, s'installant sur un fauteuil ou par terre pour chanter les beaux yeux, la grâce, la force et l'intelligence des Toubabs (les blancs)! Passionné pour son art qui souvent le fait riche, il joue toute la journée, s'accompagnant de ses chants tour à tour gais ou mélancoliques; il est de toutes les fêtes, partout on le respecte, partout il est bien accueilli: c'est le troubadour du Continent noir.
Quand la brise est favorable, on met environ 7 heures pour se rendre à Boulam. L'île qui porte ce nom n'est qu'une langue d'argile jaunâtre qui s'avance dans une couche de vases peu salubres. La ville est construite en amphithéâtre sur une pente douce descendant d'un vaste plateau jusqu'à la mer. Sa situation nous paraît inférieure à celle de son émule du Rio Geba, car les navires ont à tenter, pour y arriver, la navigation difficile qu'offrent les bancs de l'embouchure du Rio Grande, tandis qu'ils n'ont aucun danger à courir pour arriver à Bissao, où ils peuvent en outre s'échouer sans crainte des vases. Plusieurs grands bâtiments qui se sont échoués à Boulam n'ont jamais pu être relevés, entre autres une canonnière portugaise que l'on y voit encore.
A l'est de l'île cependant, le port Beaver est d'un accès facile, l'abri y est parfait: à l'époque des tornades seulement, les bateaux sont obligés d'y mouiller sur deux ancres. Un wharf superbe, commencé en 1888 et presque terminé, permet de débarquer sans difficultés, à l'ombre de beaux arbres, juste en face le palais du gouverneur qui fait, sur le quai, l'angle de la rue principale. Quoique plus récente que Bissao, puisqu'elle ne s'est créée que depuis vingt-cinq ans, Boulam est moins gracieuse au premier aspect, mais plus grande, plus propre, plus civilisée, comme il convient au siège du gouvernement de la Guinée. Elle comprend le quartier européen avec ses maisons construites en pierres, la plupart à deux étages, et recouvertes de tuiles; puis le quartier indigène qui s'étend assez loin dans la partie nord; les maisons y sont en pisé, recouvertes de paille, et n'ont qu'un rez-de-chaussée.