Au centre de la ville, sur les bord du Rio Cachéo, est la factorerie de la maison Blanchard et Cie, dirigée par un Français, M. Émile Menut. Nous y trouvâmes une installation très confortable, un charmant accueil et des petits noirs, entre autres un fils de roi, admirablement dressés au service à l'européenne.
A l'est enfin on voit une église qui est un problème d'équilibre avec ses murs évasés qui laisseront un jour le toit s'aplatir sur les têtes des fidèles ébahis. Tout à côté se trouve la grande école tenue par les demoiselles da Costa, nièces du fameux Honorio Pereira Barretto, le premier gouverneur de Guinée. Ces dames font la classe; aucune, d'ailleurs, ne sait ni lire, ni écrire, ni compter, alors elles se rattrapent sur la couture; et quand on leur demande à quoi diable peut bien servir leur école, elles répondent avec le plus grand sérieux du monde: «que dans toute ville civilisée il en faut une, qu'il n'est d'ailleurs pas nécessaire d'y apprendre tant de choses.» Très bien, mesdemoiselles, vous ne tenez pas à faire des bachelières, c'est inutile à la société.
BOULAM.--Le port Beaver.
Si l'on veut se payer, comme on dit vulgairement, «une pinte de bon sang», il faut voir passer une procession. A Cachéo, toute cérémonie est une occasion de boire force eau-de-vie et vin de palme. Aussi organise-t-on des processions à propos de tout. Le cortège se forme à l'église et s'ébranle par la ville. On fait halte réglementaire chaque fois que l'on passe devant la maison d'un des chantres et celles des amis et connaissances; on y trouve, préparé d'avance, de quoi faire de copieuses libations. Les chantres qui, hurlant à tue-tête, ont vite le gosier sec, boivent énormément; le curé boit, tout le monde boit, on boit tout le temps: le soleil est si chaud!... Je laisse à penser la tenue des fidèles après une heure ou deux de ce genre de pérégrinations! Le cortège, décrivant par les rues des courbes savantes, rentre à l'église dans un état de gaieté difficile à dépeindre, et qui serait on ne peut plus comique s'il n'était si mal édifiant.
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Je complète ce court aperçu sur la curieuse ville de Cachéo en rappelant qu'autrefois il y existait une société de bravi, que l'on rencontrait la nuit dans les rues. Chacun d'eux, la poitrine couverte d'un plastron de cuir percé de trous où l'on plaçait des pistolets comme dans des meurtrières, armé de poignards, d'un bouclier, d'une rapière, d'une carabine, d'une fourche pour lui servir d'appui, ayant sur les épaules un long manteau noir, et sur le nez une vaste paire de lunettes, ressemblait fort à Tartarin s'ébranlant pour aller chasser le grand lion du désert.
Quant à la garnison, il ne fallait pas compter sur elle, ses rondes de nuit étaient presque aussi redoutées que la rencontre des bandits. Que voulez-vous? ces bons soldats jugeaient utile d'ajouter quelques petits suppléments à l'insuffisance de leur solde. Actuellement la ville est calme à l'intérieur, mais on n'en peut sortir qu'en s'exposant à de véritables dangers, les Papels étant toujours disposés à vous envoyer un coup de fusil. Pour se prémunir contre les attaques de ces indigènes, on a entouré la ville d'une palissade haute et solide, dont les pieux sont, il est vrai, par endroits, suffisamment espacés pour livrer passage à un bœuf, voire même à un troupeau de moutons. Il y a bien par-ci par-là un vieux canon sur un bastion en ruines, mais c'est toute une affaire de mettre quelque chose dedans, et puis le courage manque pour faire fonctionner ces pièces qui d'ailleurs ne fonctionnent plus.
Nous mimes 43 heures pour nous rendre à Bissao, nos diables de marins noirs ayant éprouvé le besoin, après nous avoir fait échouer deux fois sur les bancs, de démantibuler notre gouvernail.
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