La fuite de Padlewski.--Nous avons eu quelque raison, quand nous avons analysé l'étonnant récit de M. de Labruyère sur l'évasion de Padlewski, de nous borner à résumer ce récit, en laissant à la justice le soin de se reconnaître dans cet imbroglio et de décider quel pouvait être le texte de loi applicable à ce délit d'un nouveau genre, si audacieusement raconté. La justice semble avoir été aussi embarrassée que nous. En effet, poursuivi devant le tribunal correctionnel, M. de Labruyère a été condamné à treize mois de prison. M. Grégoire et Mme Duc-Quercy, qui ont également coopéré à l'évasion, ont été condamnés, le premier à quatre mois, la seconde à six mois d'emprisonnement.

Mais M. de Labruyère a interjeté appel, et devant la Cour les choses ont changé d'aspect. Les magistrats n'ont plus été aussi convaincus que l'individu conduit au-delà de la frontière sous le nom de Wolf fût réellement Padlewski, et ils ont purement et simplement acquitté le prévenu.

Cet arrêt rendait impossible l'incarcération de M. Grégoire et de Mme Duc-Quercy, qui ont été mis en liberté provisoire, en attendant, soit une révision du procès provoquée par le ministère public, soit une mesure gracieuse du président de la République.

Mais où est Padlewski? un instant on a cru le tenir pour tout de bon, en Espagne. Un individu arrêté à Olot a catégoriquement déclaré qu'il était le meurtrier du général Seliverstof; mais il a été reconnu qu'il prenait là «une fausse qualité» et on suppose qu'il a voulu dépister la police et détourner l'attention de façon à permettre au véritable meurtrier de gagner l'Amérique du Sud.

Saura-t-on jamais le fin mot de cette histoire invraisemblablement étrange? Il faut l'espérer, car il serait dommage que cette affaire, intéressante comme un roman, n'eût pas le dénouement qui termine tout roman qui se respecte.

Les événements du Chili.--Depuis trente ans le Chili, faisant exception au milieu des nations latines du Nouveau-Monde, échappait au fléau des révolutions et des pronunciamientos, et cette sagesse lui avait assuré une prospérité que les républiques voisines pouvaient lui envier. Malheureusement cette situation privilégiée vient de prendre fin. Des événements, que l'on peut juger très graves malgré les réticences du télégraphe, se sont produits, et on ne sait où s'arrêtera ce mouvement qui a séparé, du premier coup, l'armée et la marine, les troupes de terre étant restées fidèles au gouvernement et les forces navales s'étant mises en partie au service des révoltés.

Depuis quelque temps déjà l'agitation existait dans les esprits, sinon dans la rue. Le pouvoir exécutif et le pouvoir législatif étaient en état de lutte constant. Dans les deux chambres, l'opposition contre le président Balmaceda comptait une majorité sérieuse et elle avait réussi à faire voter deux lois: l'une sur la réforme électorale, l'autre donnant aux chambres le droit de se réunir sur la simple convocation de leur bureau. Le Président refusa sa ratification à ces deux lois. De là le conflit à l'état aigu.

En dernier lieu, les chambres ont refusé de voter le budget.

Au 1er janvier, le président adressa un manifeste au pays, rejetant sur le congrès la responsabilité des embarras créés par l'absence des lois de finances et réglant de sa propre autorité les dépenses de l'État, ainsi que la fixation des contingents de l'armée et de la marine.

Les présidents des deux chambres prirent alors la résolution de quitter la capitale, en lançant à leur tour un manifeste dans lequel ils dénonçaient les violations de la Constitution commises par M. Balmaceda, et ils se réfugiaient à bord d'un navire de la flotte.