Théâtre-Français, Odéon.--L'anniversaire de Molière.
Le Théâtre-Français et l'Odéon ont fêté l'un et l'autre, le 15 janvier, avec le Tartuffe, l'anniversaire de Molière. Voilà un chef-d'œuvre, le public s'entendrait à merveille, si les critiques et les conférenciers n'avaient pas la prétention de le lui démontrer. Mais, par le temps qui court, où une série de beaux esprits et d'érudits accaparent Molière pour le professer, chacun d'eux à son système à son sujet et sa théorie: chacun a son idée à propos de telle pièce ou de telle autre. Ce n'est pas toujours celle de Molière, et l'auteur et le commentateur sont quelquefois en complète contradiction, ce qui ne laisse pas d'étonner un tant soit peu le public.
J'assistais il y a quelques mois à une conférence d'un homme d'esprit sur le Tartuffe. La conférence précédait comme toujours la comédie. Pendant plus d'une heure, nous écoutâmes avec le plus grand intérêt cette causerie charmante, facile, improvisée pour être imprimée plus tard, pleine d'aperçus les plus ingénieux, et explicative du génie de Molière, l'homme et l'œuvre à la fois, avec une abondance de procédés de critique et de psychologie merveilleuse. On joua la pièce ensuite. La salle étonnée ne s'y retrouvait plus. Le texte détruisait le commentaire, mais là, de fond en comble.
Faut-il s'en étonner? Le génie de Molière n'a pas tant de complications, tant d'habiletés, et est tout entier dans sa simplicité même, et je ne sache pas d'œuvre plus claire que ce merveilleux Tartuffe. Notez qu'en dehors de la comédie qui suffit à s'expliquer elle-même en ses cinq actes incomparables, nous possédons sur l'Imposteur une lettre qui pourrait bien être de Molière lui-même et qui est un compte rendu de sa répétition générale, compte rendu très fidèle puisqu'il parle de quelques scènes supprimées à la première représentation. Le feuilleton est fait de main de maître; c'est un décalque exact de la comédie. Donc sur le Tartuffe, pas un doute, pas un point d'interrogation: même dans les plus petits détails. Les caractères sont d'une franchise absolue, les personnages se dessinent par des lignes nettement arrêtées: c'était affaire au temps de déranger tout cela et de donner par endroits une autre version que celle du poète.
Tartuffe, selon l'indication de Molière lui-même, paraît sous l'ajustement, d'un homme du monde, avec le petit chapeau, les grands cheveux, le grand collet, l'épée et les dentelles sur tout l'habit. Nous le voulons maintenant sous l'accoutrement d'un homme d'église. Je regrette, pour ma part, que M. Got ait donné en cela dans les travers du temps. Je l'écoutais, l'autre soir, dans ce terrible rôle. Il est impossible de pousser plus loin l'art de la comédie. Si j'avais un conseil à donner à un jeune comédien à ses débuts, je lui dirais: «Allez voir ce maître des maîtres; pas un mot, pas un regard, pas un geste qui n'ait son accent, sa vérité, sa puissance. C'est la perfection même; jamais il ne vous sera donné de retrouver un ensemble aussi complet. Mais pourquoi M. Got a-t-il diminué l'importance de ce personnage en le réduisant au rôle d'un amoureux de sacristie? Oui, certes, Tartuffe convoite la femme d'Orgon, mais il veut sa fille aussi, mais il veut la fortune de cet imbécile. C'est un fier gueux que ce Tartuffe! et c'est vraiment lui faire du tort que de s'arrêter à la bagatelle de ses désirs effrontés et de ne pas lui donner tous ses vices.
Mon avis est donc que M. Got a fait erreur sur ce Tartuffe, qui en a trompé bien d'autres du reste, Boileau un des premiers; oui, Boileau, l'ami de Molière. Jugez, dès lors, si on est pardonné de s'égarer à ce sujet.
Il existe à la Bibliothèque un manuscrit de la main de Brossette. Ce sont des notes; elles ont été publiées il y a une trentaine d'années, à la suite de la correspondance de Brossette avec Boileau; elles sont peu connues, et pourtant elles sont des plus curieuses. Brossette, avocat au parlement de Lyon, avait une grande admiration pour Boileau; il était jeune et il rendait souvent visite au poète déjà vieux, qui le recevait dans sa maison d'Auteuil, et lui parlait du grand siècle et de ses amis, de Racine et de Molière surtout, pour lequel il avait une admiration toute particulière. Il le plaçait au-dessus de Racine et de Corneille, mais il le critiquait pour l'irrégularité des dénouements de la plupart de ses pièces.
Ce dénouement du Tartuffe lui paraissait particulièrement mauvais. Il l'avait dit à Molière, en lui en proposant un meilleur et de sa façon à lui. C'était bien simple. Plus de cassette et de papiers d'état compromettants, plus d'exempt armé de l'autorité du roi et conduisant Tartuffe en prison: après la découverte de l'imposture du Tartuffe, la famille d'Orgon, siégeant en cour de justice, délibérait sur ce qu'il y avait à faire souffrir à ce coquin. Chacun, jusqu'à Dorine, disait son mot: le frère d'Orgon opinait qu'il fallait mépriser la conduite d'un tel homme: on devait le chasser en ajoutant «une série de coups de bâton donnés méthodiquement», Mme Pernelle qui survenait alors aurait fait le diable à quatre pour soutenir l'homme et la vertu de son cher Tartuffe. La scène aurait été belle; on aurait pu lui faire dire bien des choses sur lesquelles le parterre aurait éclaté de rire: Mme Pernelle aurait querellé le parterre et se serait retirée en grondant, ce qui aurait agréablement fini la comédie, au lieu que, de la manière qu'elle est disposée, elle laisse le spectateur dans le tragique.»
Justement dans le tragique. C'était le but que visait le poète. Le Tartuffe est et veut être un drame. Molière écouta Boileau dans ses observations et laissa les choses telles qu'elles étaient, avec le superbe, le terrible cinquième acte, le plus beau à coup sur de tout son œuvre.
M. Savigny.