Mme LA BARONNE LEGOUX

Il y a quinze ou vingt jours encore on pouvait voir aux premières représentations comme aux reprises de nos théâtres lyriques une grande et belle femme, à la taille élancée, à l'allure majestueuse et distinguée, aux grands yeux bleus éclairant un visage qu'encadraient de magnifiques cheveux de la nuance dite blond vénitien. C'était Mme la baronne Jules Legoux, qui vient de succomber malheureusement aux suites d'une congestion pulmonaire, dans sa quarante-neuvième année. Elle était, comme nous venons de le dire, de toutes les solennités artistiques: son rang social, ses qualités d'esprit, sa beauté, marquaient sa place dans toutes les grandes fêtes mondaines ou Paris déploie tous ses fastes: mais Mme la baronne Legoux avait d'autres litres pour prendre rang parmi les notabilités qui composent dans notre capitale le tribunal du bon goût. Sous le pseudonyme de Gilbert des Roches, elle avait écrit plusieurs compositions musicales dont les connaisseurs appréciaient la facture savante et l'inspiration toujours délicate. Ces œuvres ne parvinrent pas toutes au public: on sait quelles difficultés retardent, au théâtre l'avènement d'un talent nouveau, surtout d'un talent, musical. Pour Gilbert des Roches, il y avait encore ceci quelle était femme, femme du monde, et que le public et les directeurs de théâtre--déjà un peu défiants à l'égard des artistes inédits--le sont plus encore quand ces artistes sont des amateurs. Pointant Armide et Renaud, exécuté aux concerts du Château-d'Eau, avait montré que la musique de Gilbert des Roches serait goûtée des auditeurs d'une grande salle de spectacle.

C'est donc, avec la baronne Legoux, une artiste d'un vrai talent qui disparaît.

LÉO DELIBES

La mort est, cet hiver, impitoyable. Elle vient d'enlever à l'art français un de ses représentants les plus brillants, les plus aimés. Léo Delibes, l'auteur de tant de partitions si aimables, si charmantes, a succombé vendredi dernier après une agonie douloureuse. Il souffrait depuis longtemps d'une albuminerie assez grave; soudain un transport au cerveau s'est déclaré. En quelques heures, la mort achevait son œuvre.

Léo Delibes avait cinquante-cinq ans. Né d'une famille peu aisée, à Saint-Germain-du-Val, près du Mans, en 1836, il montra de bonne heure de grandes dispositions et une passion très vive pour la musique. A peine âgé de douze ans, il remportait le prix de solfège au Conservatoire. On le recherchait, dans les églises, comme enfant de chœur. Après avoir appris le piano avec Le Couppey, l'orgue avec Bazin, la composition dans la classe d'Adolphe Adam, il devint accompagnateur au Théâtre-Lyrique. Il commençait déjà à composer des fantaisies comme les Deux vieilles gardes, des opérettes, comme le Serpent à plumes, l'Omette à le Follembuche, etc., pour les Bouffes, Maître Griffard et le Jardinier et son seigneur pour le Théâtre-Lyrique.

En 1862, Delibes passe à l'Opéra, comme second chef des chœurs. M. Émile Perrin lui confie la musique du ballet la Source, qui réussit, et dès lors, Delibes, après un court retour à l'opérette l'Écossais de Chatou, la Cour du roi Pétaud marche de succès en succès... C'est d'abord Coppelia, le chef-d'œuvre des ballets, dont la faveur dure encore et durera longtemps. Puis viennent successivement: à l'Opéra Comique, Le roi l'a dit, ouvrage plein de bonne humeur et d'esprit; à l'Opéra, Sylvia: à l'Opéra-Comique, Jean de Nivelle, qui dépassa la centième représentation, et enfin Lakmé, cette œuvre si tendre, si poétique. Il venait de terminer une nouvelle œuvre, Cassia, où il avait voulu se mettre tout entier, et qui, assure-t-on, était encore plus large, plus complète que ce qu'il avait écrit jusqu'ici... Hélas! il ne sera pas là pour l'entendre!...

Officier de la Légion d'honneur, il était membre de l'Académie des beaux-arts depuis 1881 et aussi professeur de composition au Conservatoire.

Il s'en va, sincèrement pleuré par tous ceux qui, le connaissant, avaient apprécié sa bonne grâce et la délicatesse de son âme. Les Maîtres qui ont parlé sur sa tombe, après avoir célébré son talent, ont rendu hommage à son caractère... Quelle est sa place, au juste, dans l'école française? Un des orateurs qui ont prononcé son éloge funèbre, le directeur des Beaux-Arts, l'a ainsi déterminée: «Léo Delibes, a-t-il dit, se rattachait directement à cette lignée de musiciens français, qui, au milieu du dernier siècle, créèrent, l'opéra-comique, et, malgré les influences étrangères, lui conservèrent jusqu'à nos jours cette marque d'esprit et de gaieté, de sentiment et de poésie familière, pour laquelle nous sommes ingrats dans nos heures d'injustice, mais à laquelle nous revenons toujours, car elle est notre fidèle image.»
Adolphe Aderer.

AIMÉ MILLET