--Quel sauvage vous faites! murmura-t-elle en riant; maintenant, rentrons; mais venez dîner ce soir à la maison... Je ne recevrai personne que vous, monsieur!
XVI
Il y a une chanson populaire que Jacques se souvenait d'avoir jadis entendue aux fêtes de village, et qui dit:
L'amour, l'amour est comme une montagne;
On y monte en chantant, on pleure en descendant.
Depuis le départ de sa mère et de Thérèse, le peintre vérifiait à ses dépens l'exactitude de ce vieux refrain.
Peu de jours après cet événement, il avait reçu une courte lettre, datée du Prieuré, par laquelle sa femme lui annonçait qu'elle s'était retirée à Rochetaillée et qu'elle comptait y vivre désormais. Elle ajoutait qu'elle avait cru devoir informer Mme Moret de sa résolution, et que celle-ci l'approuvait entièrement. En effet, le même courrier apportait au peintre une lettre de la petite mère. La pauvre femme était consternée. Dans son désarroi et sa désolation, elle ne se sentait pas la force d'adresser des reproches à son fils. Elle déplorait seulement que le bon Dieu l'eût fait vivre assez longtemps pour voir ses enfants désunis, et elle souhaitait de quitter ce monde au plus vite. Il lui était impossible de rester dans ce Paris qui ne lui rappelait que des choses pénibles, et elle se préparait à retourner à Rochetaillée.
Jacques était alors trop ébloui et enivré par les premières félicités de sa liaison avec Mania pour que ces nouvelles le touchassent profondément. Il les avait prévues, d'ailleurs, et les regardait comme les conséquences fatales de sa liberté reconquise. Il répondit à Mme Moret d'une façon respectueuse et évasive, en regrettant le chagrin qu'il lui causait, mais sans s'expliquer sur ses projets pour l'avenir ni sur l'époque de son retour à Paris. Il lui envoyait une procuration permettant à Thérèse de toucher directement les revenus qui lui étaient personnels, et il la priait de veiller à ce que les intérêts de sa femme n'eussent rien à souffrir de la rupture de la vie commune. C'était pour lui une question de dignité, et il mettait son amour-propre à ne plus intervenir dans l'administration des biens dotaux.
Lorsqu'il était parti pour Nice, il avait emporté tous ses fonds disponibles. Il avait vendu un certain nombre de petites toiles et touché une avance considérable sur un plafond qu'il devait exécuter à la Ville, et dont l'esquisse était achevée. A l'aide de ces ressources, il espérait atteindre sans difficulté le moment où il rentrerait à Paris. Mais les incidents de la séparation dérangèrent forcément l'équilibre de son budget. Jusqu'alors il avait mené une vie régulière, qui, tout en étant large et honorable, se trouvait proportionnée à sa modeste fortune d'artiste. Il n'en fut plus de même, lorsque son existence devint intimement associée à celle de Mme Liebling. Mania faisait partie d'une société où l'on aimait à s'amuser, et où l'on dépensait sans compter. Elle-même vivait en grande dame, habituée dès son enfance à ne se priver de rien. Satisfaire un caprice, si coûteux qu'il fût, lui paraissait une chose d'autant plus naturelle que les gens de son monde avaient les mêmes manières de voir et d'agir. Insoucieuse ou ignorante des questions d'argent, elle ne supposait pas que parmi ses intimes il se trouvât quelqu'un obligé de calculer ou de modérer sa dépense. Presque chaque jour, au gré de sa fantaisie, elle organisait des parties de campagne ou de théâtre auxquelles Jacques était convié. Non seulement il ne déclinait aucune de ces invitations, mais il les recherchait comme le moyen le plus commode de voir son amie fréquemment et sans faire jaser. Tous ces plaisirs, quotidiennement renouvelés, lui revenaient d'autant plus cher qu'il mettait une certaine ostentation à s'y montrer particulièrement généreux. Ayant peu l'expérience de ce genre de vie, et craignant toujours d'être considéré comme un intrus sans usage par les gens avec lesquels il frayait, il s'efforçait de paraître plus libéral qu'eux, et souvent dépassait la mesure. Puis Mania, à son insu, était à chaque instant pour lui une occasion de dépenses imprévues. Tantôt c'étaient des orchidées, convoitées à l'étalage d'une fleuriste et qu'il s'empressait de lui offrir; tantôt un bibelot rare, entrevu chez un marchand de curiosités et dont elle avait fantaisie: tantôt une vente de charité où elle tenait un comptoir, et où Jacques se ruinait en futiles acquisitions. En outre, il avait à cœur de ne point faire tache parmi les jeunes gens riches qui fréquentaient rue de la Paix, et il luttait d'élégance avec eux. Les voitures, les gants, le tailleur et le chemisier achevaient ainsi de vider sa bourse.
A la fin d'avril, il ne possédait plus un sou et il se voyait contraint d'emprunter vingt louis à Lechantre, en attendant qu'il avisât aux moyens de battre monnaie. Il avait écrit à ses marchands de tableaux et leur avait demandé quelques avances sur des œuvres qu'il promettait d'exécuter pour eux. Mais ceux-ci, flairant un homme tourmenté par des besoins d'argent, s'étaient fait tirer l'oreille afin d'avoir sa peinture à meilleur compte. A grand'peine il obtenait d'eux quelques billets de mille francs en échange de traités fort durs, par lesquels il s'engageait à livrer un certain nombre de tableaux, à date fixe.