Maintenant il fallait tenir ces engagements et Jacques, pris d'inquiétude, se déterminait à se remettre à la besogne. Malheureusement, il n'avait ni cette liberté d'esprit ni cette facilité d'exécution qui permettaient à Lechantre de brosser rapidement de jolies pochades dont il trouvait le placement immédiat. Il travaillait péniblement; ce n'était que par une suite non interrompue de laborieux efforts qu'il se rendait maître de ses idées et leur donnait une forme définitive. D'ailleurs son genre de talent se prêtait moins à l'improvisation que celui de Lechantre. Ce dernier trouvait partout des motifs de paysages; il s'assimilait vite le caractère du site qu'il étudiait et il le rendait avec une grâce et une souplesse merveilleuses. Jacques, au contraire, se heurtait des le début à des difficultés presque insurmontables. Les tableaux qu'il projetait et dont il avait déjà esquissé la composition devaient représenter des scènes de la vie rustique et avoir pour objectif les paysans de ce terroir de Rochetaillée, dont le décor lui était familier. Quelles que fussent la vivacité de ses souvenirs et l'exactitude de ses croquis, il était trop consciencieux pour exécuter de chic quelqu'une de ces compositions longuement méditées et dont il voulait faire l'œuvre capitale de sa vie. Il comprenait que, pour mener à bien une pareille entreprise, il lui eût fallu le milieu et le plein air du pays natal. Et puis il était trop pressé par le temps pour s'atteler à une de ces grandes machines et, après réflexion, il se décidait à y renoncer momentanément.
Il se rejetait alors sur des sujets pris dans ce Midi où il vivait depuis tantôt six mois; mais là aussi il choppait contre des obstacles d'un autre ordre.--Précisément parce que la nature de ce pays nouveau l'avait fortement charmé, il était encore trop sous le coup de cet éblouissement pour coordonner ses sensations et les objectiver fidèlement sur la toile. Ces grands aspects de mer et de montagne, cette lumière victorieuse, ces colorations intenses, le désorientaient. Il ne les avait pas assez froidement étudiés pour en rendre la magie. Le paysage et les gens ne lui étaient pas familiers et, quand il se trouvait placé devant ses modèles, il avait de soudaines timidités et de cruelles hésitations; ses tâtonnements n'aboutissaient qu'à une exécution molle, sans précision et sans originalité. Il ne s'illusionnait pas sur la médiocre qualité du travail, et cette constatation de son impuissance le désespérait. Pour triompher de cet état d'infériorité, pour accoutumer peu à peu son pinceau à interpréter cette nature rebelle, il aurait fallu un labeur patient, une complète solitude, un calme absolu, et toutes ces conditions lui manquaient. Dès qu'il était loin de Mania, son esprit inquiet s'agitait. L'image de Mme Liebling troublait ses méditations et s'interposait entre lui et sa toile. Il se demandait ce qu'elle faisait en son absence, en quelle société elle se trouvait, quels étaient ceux qui cherchaient à lui plaire et comment elle les accueillait?... Alors une seule préoccupation, un seul désir, s'emparaient de lui:--se débarrasser en hâte de ce travail qu'il s'imposait comme une tâche et courir rejoindre sa maîtresse.--Quand, après une soirée dépensée au théâtre, rue de la Paix ou dans le salon de Mme Koloubine, il rentrait chez lui, fatigué de conversations creuses, agacé par les fâcheux qui papillonnaient autour de la jeune femme, irrité des coquetteries qu'elle se permettait sans scrupule, énervé par une attente trompée ou un rendez-vous ajourné, il avait le lendemain des réveils amers. Il reprenait avec ennui le travail commencé et ne rassemblait que malaisément les idées éparpillées par les dissipations de la veille.
Avez-vous observé parfois dans la campagne ces nids d'araignées suspendus à une broussaille? Là, dans une sorte de frêle hamac laineux vivent ramassées en boule des centaines de minuscules aragnes. Si vous effleurez d'une branchette ce petit monde assoupi, immédiatement toute la nitée s'effare avec un grouillement de fourmis, se désagrège, se disperse et ne retrouve plus sa cohésion première.--Il en est de même des idées nécessaires à l'exécution d'une œuvre d'art; dès qu'on en trouble la lente agglomération, elles s'enfuient et, malgré de pénibles efforts, on les rétablit rarement dans leur ordre et leur intégrité.--Après ces interruptions, Jacques se remettait à la besogne avec une douloureuse tension d'esprit et souvent le travail qu'il infligeait à son cerveau fatigué n'avait d'autre résultat que de déterminer un malaise physique, un retour exaspéré des désordres pour lesquels son médecin l'avait envoyé dans le Midi. Les palpitations revenaient par accès plus rapprochés, l'action du cœur était précipitée et irrégulière; il semblait que l'organe soudainement accru en volume envahit toute la cavité de la poitrine; la succession trop rapide des pulsations gênait la respiration; il pâlissait, s'angoissait et se sentait pris de défaillance. Alors il jetait sa brosse avec rage et sortait pour respirer plus librement au grand air.
Lorsqu'à la suite de ces crises il se retrouvait dans la société de Mania, il y apportait malgré lui la trace de ses souffrances et de ses découragements. Au milieu des amusements et des conversations de l'entourage de Mme Liebling, il restait longtemps sous le coup d'une lassitude générale et s'enfermait dans une maussaderie taciturne. Tandis qu'autour de lui bourdonnaient les rires et les bavardages frivoles de ce monde d'oisifs, il demeurait abattu et indifférent: aussi son arrivée jetait un froid; on s'accordait à le considérer comme un trouble-fête.
--Ma chère, disait la petite baronne Pepper à son amie, votre peintre pourrait avantageusement remplacer une pompe à incendie: quand il entre, il éteint le feu...
Mania, à son tour, commençait à se froisser et à s'impatienter de ces accès de tristesse, qui se produisaient même dans le tête-à-tête. Parfois, lorsqu'ils étaient ensemble et que la jeune femme interrogeait l'artiste sur ses travaux, il répondait d'un air de mauvaise humeur et peu à peu tombait dans un morne silence. Après avoir en vain essayé de lutter contre cette tristesse inexpliquée, Mania, de guerre lasse, se mettait au piano. La musique remplaçait la conversation et, bercé par le rythme, Jacques s'enfonçait plus avant dans sa rêverie désenchantée.--«Décidément, songeait-il, je ne sais plus peindre... D'où me vient cette impuissance à rendre la physionomie de ce pays-ci?... Est-ce mon cerveau qui se dessèche? Est-ce la souffrance physique qui me fausse la vue ou m'alourdit la main?... Ou bien ai-je le sort des talents précoces; qui donnent d'un seul coup ce qu'ils ont dans la tête et ne peuvent plus se renouveler?... Suis-je réellement vidé, fini?» Il sentait combien sa maussaderie devait paraître étrange à sa maîtresse, mais il ne se souciait pas de lui en révéler la cause. Son amour-propre et une sorte de méfiance superstitieuse l'empêchaient de confesser son état maladif et ses misérables avortements. Il craignait de déchoir dans l'esprit et dans le cœur de cette femme, qui ne l'avait aimé que pour son talent et sa notoriété. Il mettait une fierté farouche à lui cacher ses défaillances et ses découragements...
Et, tandis qu'il s'absorbait dans sa songerie, Mania, par-dessus le piano, l'épiait d'un air vexé et l'étudiait à la dérobée. Ignorant les motifs de sa tristesse, elle l'attribuait à d'offensants regrets. Elle s'imaginait qu'il repensait à Thérèse et que le fantôme de l'épouse abandonnée revenait déjà le hanter. Ce soupçon une fois entré dans son âme exclusive y réveillait les rancunes provoquées jadis par la présence de Mme Moret. A son tour, sa fierté s'indignait de cette tendresse rétrospective, dont elle croyait surprendre des indices dans l'attitude de Jacques. «Cette femme, se disait-elle avec un violent dépit, a conservé sur lui son ancienne influence. Là, dans mon salon, seul avec moi, c'est à elle qu'il pense. Ce n'est pas ma figure qui l'occupe, c'est le froid profil de cette madone de village! Il la regrette; peut-être même est-il repris d'un caprice pour elle et songe-t-il à l'aller retrouver?... Et moi qui me suis oubliée au point de me donner à ce peintre de paysanneries, j'ai l'humiliation de me voir négligée, sacrifiée à un revenez-y d'amour rustique... Non, ce ne sera pas et j'aurai ma revanche!...»
Poussée par un revif de jalousie, elle manœuvrait alors avec cette douceur féline et caressante où excelle la race slave, pour dépister ce revenant détesté et reprendre un empire absolu sur l'esprit de Jacques. Elle y parvenait sans peine, puisqu'en réalité l'artiste l'aimait toujours avec la même aveugle passion. Mais, quand elle supposait avoir reconquis ce cœur qui n'avait jamais cessé d'être à elle, elle se vengeait de ses humiliations et du mal qu'elle s'était donné, en criblant de sarcasmes acérés l'épouse abandonnée qu'elle traitait encore n rivale; les allusions désobligeantes, les récriminations inutiles, blessaient Jacques qui y voyait un manque de générosité. Parfois les choses allaient si loin qu'il s'emportait contre Mme Liebling et lui imposait durement silence.
Cet acharnement contre la mémoire de Thérèse eut pour résultat de ramener la pensée de Jacques vers l'humble monde de Rochetaillée, avec lequel il avait si brusquement rompu toute relation. Jusqu'alors il s'était efforcé de l'oublier; mais maintenant son esprit tourmenté y faisait de mélancoliques pèlerinages. Il revoyait avec un regret attendri ces rues campagnardes où il avait tant de fois erré, le soir, en rêvant à un tableau commencé; ces sentiers au bord de l'Aujon où il avait trouvé ses meilleures inspirations. Il songeait que là-bas, en ce pays pacifiquement obscur, il n'eût certes pas été arrêté dans son travail par les difficultés et les doutes dont il souffrait à Nice. Fatalement, à l'extrémité de chacun de ces sentiers, au détour de chacune de ces rues du pays natal, revisité en imagination, se dressait l'image de celle qu'il avait si cruellement trahie, de celle qu'il avait si longtemps nommée «sa muse et sa flamme». Alors une sourde irritation le prenait et opérait en lui un revirement bizarre. Son orgueil se refusait à reconnaître l'action salutaire de Thérèse sur son talent. Il se révoltait contre cet asservissement au passé. N'avait-il pas encore la pleine possession de tous ses moyens? La nature du midi n'était-elle pas aussi suggestive que celle de Rochetaillée? L'amour de Mania et son esprit original ne pouvaient-ils pas lui aider à renouveler et à agrandir sa manière?... Pourquoi cette patricienne n'exercerait-elle pas, elle aussi, une influence heureuse sur ses futures productions?... Pourquoi?... Hélas! tout simplement parce qu'il ne sentait pas entre elle et lui cette incessante communion d'idées, cette sollicitude de toutes les minutes, cette tendre abnégation, qui réchauffent et soutiennent les efforts d'un artiste. La vie de Mme Liebling était trop prise par les visites, les plaisirs, les préoccupations de toilette, pour qu'elle s'intéressât sérieusement, patiemment, au travail lent, aux fréquents recommencements, aux continuels hauts et bas, qui sont inhérents à l'exécution d'une œuvre; elle goûtait et admirait la peinture, mais en mondaine et en dilettante, à ses heures, quand le tableau était achevé et dans son cadre. Tout ce qui précédait n'avait pour elle aucun attrait. «Elle n'aimait pas, disait-elle, voir faire la cuisine.» Elle ne pouvait être ni une auxiliaire ni une conseillère utile. Jacques était forcé de le reconnaître; il en concevait un secret dépit et apportait plus que jamais dans son commerce avec elle un esprit aigri, une humeur assombrie.
A la longue, cette maussaderie croissante devait fatiguer Mme Liebling. Pour la supporter avec résignation, il lui aurait fallu une mansuétude qu'elle ne possédait pas. Elle s'en était alarmée d'abord, elle s'en énerva ensuite, puis peu à peu s'en désintéressa. Elle prit le parti de laisser le peintre bouder dans son coin et de chercher à se distraire avec des compagnons plus aimables.