Ces derniers ne manquèrent pas, et parmi eux le plus assidu et le mieux accueilli fut le prince Gregoriew. Il était élégant, très homme du monde, beau garçon et brillant causeur; toutes qualités qui devaient le rendre agréable à Mania. Il devina promptement qu'il était sympathique et redoubla d'attention. Mania trouvait du plaisir en sa société et ne le dissimulait pas. Les orageuses péripéties de sa liaison avec Moret et le progressif désenchantement qui s'en était suivi lui causaient une lassitude à laquelle la galanterie courtoise et bonne enfant du prince apportait une heureuse diversion. Elle ne songeait nullement à donner un successeur à Jacques, ayant eu trop peu à se louer de son essai de passion pour être tentée d'en renouveler l'expérience. Mais, tout en restant fidèle à sa parole, elle n'était pas fâchée de nouer des relations d'amicale camaraderie avec un homme jeune, bien né, spirituel et pouvant lui faire honneur. Ils étaient du même monde, ils parlaient la même langue et, avec Serge Gregoriew, elle n'avait pas à craindre cette sauvage humeur, ces emportements, ce manque de correction, qui l'humiliaient comme une mésalliance.

Bientôt le prince devint le cavalier préféré de Mme Liebling. Chaque après-midi, entre cinq et six heures, Jacques le voyait arriver rue de la Paix et constatait, en enrageant, l'accueil affectueux qu'il y recevait. Il avait toujours supporté avec ennui les jeunes oisifs qui meublaient le salon de Mania, mais il ne les avait jamais considérés comme dangereux; ils lui semblaient pour cela trop insignifiants. Il n'en alla plus de même avec le prince Gregoriew. Jacques était assez perspicace pour reconnaître en lui un homme d'une valeur réelle, une intelligence et un caractère. L'assiduité de Serge chez Mania et l'empressement de cette dernière ressuscitèrent rapidement les soupçons que l'artiste avait déjà conçus chez Mme Koloubine, le jour de la fête de Pâques. A partir de ce moment, tout lui devint suspect et il perdit le repos.

Il connut à son tour les méfiances, les mortifications et les harcèlements de la jalousie. Il surveillait anxieusement les gestes et les paroles de la jeune femme et de Gregoriew. Les moindres propos aimables, les plus innocentes familiarités, devenaient, de sa part, matière à de fâcheuses conjectures. Rentré chez lui, il se torturait le cerveau et passait une partie de ses nuits à se remémorer les faits qui l'avaient désagréablement frappé, afin d'y découvrir des symptômes de trahison. Les incidents les plus insignifiants prenaient de l'importance à ses yeux et surexcitaient son imagination malade. Les heures d'absence lui paraissaient odieusement longues et, brusquement, il accourait rue de la Paix, l'esprit troublé, le cœur ulcéré, avec la résolution de provoquer une explication. Mais, dès qu'il entrait dans le salon, les fantômes qu'il s'était créés de loin semblaient n'avoir plus la même consistante. La sérénité enjouée de Mania, l'exquise politesse et l'air bon enfant du prince, ôtaient tout prétexte aux récriminations. Ils n'avaient ni l'un ni l'autre la mine de gens qui ont un secret à cacher; et Jacques, à défaut de griefs sérieux, était obligé, sous peine de paraître ridicule, de renfermer en lui ses soupçons et ses grondantes rancunes.

Un après-midi de mai, comme il gravissait le perron de Mme Liebling, après que le concierge eût fait tinter le timbre, il vit la porte du vestibule s'ouvrir avant même qu'il n'eût atteint le palier et un valet de pied s'avança vers lui.

--Mme la baronne est sortie, dit le laquais avec cette impassible et sournoise déférence qui distingue les domestiques bien stylés.

Rien qu'en examinant la figure circonspecte et finaude du larbin, Jacques crut deviner qu'il obéissait à une consigne.

--Savez-vous où Mme Liebling est allée? demanda-t-il avec une insistance d'un goût douteux.

--Non, monsieur... c'est jeudi aujourd'hui... Mme la baronne est peut-être chez la princesse Koloubine.

Le valet de pied rentra dans le vestibule dont la porte vitrée se referma au nez de Jacques et l'artiste redescendit lentement les marches du perron.--Les airs réservés du laquais lui semblaient louches et il s'étonnait que Mania ne l'eût pas prévenu de son absence. En traversant la cour, il aperçut dans la remise le cocher occupé à laver la voiture de Mme Liebling.--Elle n'avait donc pas fait atteler pour se rendre à la villa Endymion!--Cette circonstance lui parut plus suspecte encore et une pointe aiguë lui meurtrit le cœur. Il courut chez Mme Koloubine où il ne trouva ni Mania ni le prince Gregoriew. Jacques passa une heure mortelle à attendre et, ne voyant rien venir, se fit conduire de nouveau rue de la Paix. Là, il renvoya sa voiture et se promena devant l'hôtel de Mme Liebling. Bien que la soirée fût très chaude, les fenêtres étaient closes et le logis semblait désert. Après une demi-heure d'attente, il eut honte de son manège et résolut de rentrer chez lui. Au moment où il tournait déjà l'angle d'une rue latérale, il crut entendre la grille de l'hôtel se refermer. Son cœur sursauta, il revint sur ses pas et distingua--mais de trop loin--une silhouette masculine qui s'éloignait dans une direction opposée. Sa jalousie s'envenima et il revint furieux rue Carabacel. Le soir même, il reçut un billet de Mania. Elle s'excusait d'avoir été absente et lui indiquait pour le lendemain une heure où elle serait seule. Loin de le calmer, cette attention lui parut une ruse imaginée pour détourner ses soupçons et lui donner le change. Ce fut avec un visage rembruni et un esprit prévenu qu'il se présenta au rendez-vous assigné.

Mania était seule, en effet, et elle reçut le peintre avec la sérénité souriante d'une personne qui n'a pas le plus petit méfait sur la conscience.