--La représentation des œuvres de Richard Wagner est non seulement utile, mais nécessaire, on doit se le tenir pour dit et le programme de tel candidat à la direction de l'Opéra tient dans ces trois mots: Jouer du Wagner!
Va pour Wagner. On va le représenter ces jours-ci à Toulouse en Toulousain. On ne saurait manquer de le représenter bientôt à Paris--en Parisis. J'ai presque envie de demander à nos lecteurs et à nos lectrices s'ils sont ou ne sont pas d'avis qu'on joue Lohengrin. Ce serait un plébiscite dans le genre de celui du Figaro qui demande à ses abonnés, et surtout à ses abonnées, si M. Carnot doit ou ne doit pas gracier Mme de Jonquières.
Généralement, et dans une proportion énorme, les réponses ont été que Mme de Jonquières mérite la clémence du président de la République. Elle a visiblement gagné sa cause devant l'opinion, si elle l'a perdue devant la justice, cette femme qui a eu pour plaider en sa faveur une lettre touchante, et tristement passionnée de son mari. Elle a aimé, elle a souffert. Elle a porté devant la foule, avec une dignité de grande dame, le poids de sa faute et le deuil de son honneur. Toute la pitié a été vers elle. Toute la colère s'est tournée vers son complice et M. Fouroux restera un type de don Juan nouvelle couche tout à fait caractéristique.
Je remarque--soyez heureuses, ô filles d'Ève!--que les femmes font, en pareil cas, meilleure figure que les hommes. Voyez le procès Chambige. Voyez le meurtre de Mme Dida par ce jeune Russe affolé, dans un cabaret de Ville-d'Avray: la femme meurt, l'homme survit. «Est-ce qu'on se tue pour une femme?» disait Fouroux. On va juger, en Russie, un lieutenant de hussards qui a tué une chanteuse, du consentement de la pauvre fille, et qui n'a pas su l'accompagner dans la mort. La main ne leur tremble pas pour le meurtre à ces amoureux de l'agonie, elle leur tremble pour le suicide Dans la partie d'amour qu'elles jouent, les femmes payent, les hommes trichent.
Mme de Jonquières semble, du reste, assez punie par la déchéance mondaine que le scandale lui inflige. Nous avons eu beau proclamer le très équitable principe de l'égalité devant la loi, il est bien certain pourtant que la même peine s'appliquant à des individus d'éducations différentes est plus ou moins cruelle selon le tempérament, les habitudes, la situation sociale des condamnés. Le régime de la prison est plus dur à une femme du monde qui tombe qu'à une fille qui se traîne. La fièvre morale est, pour une personne telle que Mme de Jonquières, aussi effrayante, plus douloureuse, qu'une peine matérielle.
Encore une fois, je demande à mes lectrices si elles sont de mon avis. Cette mode des plébiscites n'est pas inutile et j'aurais voulu la voir appliquer à la discussion qui a eu lieu cette semaine entre M. le général de Beauffremont et M. le général de Galliffet à propos de la fameuse charge de cavalerie qui couronna d'une façon épique la triste journée de Sedan en 1870.
Je ne sais comment la discussion est née, mais la question s'est vite posée:
--Est-ce M. de Beauffremont, est-ce M. de Galliffet, qui a conduit la charge?
Là-dessus, polémiques, entrevues, notes officieuses ou bruits de duel, articles de journaux. Eh! messieurs, il y a de la gloire pour tout le monde! Le général de Galliffet a écrit--et l'on a vendu très cher cet autographe dans une vente récente--il a écrit dans un rapport le récit de cette charge épique, admirable, héroïque, et qui a trouvé, pour la célébrer, un peintre de premier ordre, un peintre entraînant, plein de mouvement et de vie, un peintre allemand, s'il vous plaît, Franz Adam.
Demandez aux anciens cavaliers, aux chasseurs, aux Africains qui étaient près de Galliffet lorsqu'il tira sa montre avant de charger, comme pour voir à quelle heure il allait mourir, demandez-leur si le héros était ou n'était pas en tête de cette chevauchée de la mort! M. de Beauffremont réclame. Je vais mettre d'accord tout le monde. Lorsque le roi de Prusse vit passer la trombe humaine, hommes et chevaux ne faisant qu'un, et lorsqu'il la vit se briser sur la ligne noire des tirailleurs allemands, on sait le cri qui vint instinctivement sur ses lèvres de soldat: