Paris est la seule ville hospitalière aux parias intelligents qui lui apportent leurs cerveaux pour alimenter sa fournaise. Elle dévore, mais quelles heures! A Paris une semaine est plus pleine qu'une année de Province, et toutes les cordes du clavier humain vibrent harmonieuses. Quand on vit par l'intelligence et par le cœur, la Province est comme la cloche d'une machine pneumatique où la respiration s'arrête. C'est le vide, le néant, l'absolu malheur.--Un Lecteur.
A Paris, on a son individualité, sa physionomie, son caractère, ses idées, ses opinions, ses sentiments. En Province, il est défendu d'en avoir, ou du moins d'en montrer; tout est coulé dans le même moule, tout est de convention. Le grand art, unique, qui résume tout le secret de la vie en province, c'est l'abstraction complète de la personnalité; ces gens si curieux et si bien informés ne donnent jamais leur avis sur rien et sur personne. Cet art se résume dans la formule de Figaro, qui avait le droit de parler de tout sans en rien dire. Le Normand: «Pour une année où il y a des pommes, il n'y a pas de pommes; mais, pour une année où il n'y a pas de pommes, il y a des pommes.» Le Breton: «Peut-être bien». Le Franc-Comtois: «Voilà.»--Le Chardon.
On rencontre en Province des hommes supérieurs; mais ils ne sont pas dans un milieu favorable à la culture et au développement des grandes conceptions. Tous ceux qui croient avoir une idée nouvelle ou le secret d'une découverte sont exposés à réinventer ce qui est déjà trouvé et connu; aussi les voit-on déserter la Province et fixer toujours les yeux sur Paris, comme l'aiguille aimantée vire au pôle: Paris, c'est la patrie la Province, c'est l'exil.--Emile T.
Si l'homme est né laboureur, chasseur, artisan, marin et soldat, s'il a des besoins matériels, il a aussi les aspirations de l'âme et de l'intelligence. Mon rêve, à moi, ce serait ce séjour idéal de bonheur que Diderot appelle Le Petit Château, et qui n'est pas en Espagne: vivre en famille, dans une belle aisance, cinq mois à Paris et le reste du temps partagé entre la campagne, la mer, la montagne et les voyages. Toute proportion gardée, c'est là une vie royale, moins les ennuis de l'étiquette et les soucis de la couronne.--Sans-Souci.
La vie de Paris enfante les fièvres et les passions, comme le soleil de l'Inde fait éclore les piments et les fleurs empoisonnées; mais la contagion est limitée, il y a des corps et des âmes réfractaires. On calomnie Paris. Ses ennemis l'appellent la Capoue de l'Europe, ses envieux l'Auberge du Monde, les êtres prosaïques la Gare de l'Univers, mais les poètes l'ont surnommée la Ville sainte. La France est la Reine de la pensée, et Paris la Grande Horloge de l'humanité, la ville de feu. Cet Enfer a ses anges; Paris est aussi la Capitale de la Sagesse, de la Vertu et du Pot-au-feu.
Paris est un désert peuplé d'égoïstes, mais il a ses oasis:
Ainsi l'on peut trouver au sein des multitudes
Le même isolement qu'au fond des solitudes.
Que les esprits moroses, les censeurs atrabilaires, gémissent sur la Babylone moderne, c'est leur droit incontestable; ils prêcheront longtemps dans le désert, et même au milieu des foules, avant que Paris devienne la Capitale de la Morale en action. Assurément, dirait Périandre, tyran de Corinthe, «il se commettrait moins de crimes, si tous les hommes étaient vertueux», et on n'assisterait pas au spectacle de l'injustice et de l'affliction perpétuelle des nobles créatures qui honorent et relèvent l'humanité. La Grèce élevait les courtisanes à la dignité de prêtresses; les vrais philosophes dédaignent les jérémiades et la question est tranchée d'un seul mot. Il en faut.
Les naturalistes, sans jeu de mots, ne songent pas à s'étonner que les reptiles empoisonneurs aient des reflets chatoyants et que les fleurs vénéneuses soient riches en couleurs et en parfums. Quant au peintre de mœurs, ce n'est pas lui qui est immoral, c'est le monde qui lui sert de modèle et qui ne le paie pas pour le flatter.--Un Athénien de Paris.