Là et au seul point de vue scénique, M. Joseph Fabre s'est absolument trompé, cette reine en furie, cette mère si peu réservée dans ses aveux a singulièrement irrité la salle. Chose étrange! le drame suit sa route et nous tournons Orléans dont ne nous voyons pas le siège. La Pucelle sans Orléans! cela laisse quelque peu à désirer. Nous assistons pourtant aux batailles, à Patay. Nous arrivons à Reims: nous assistons au sacre, un des plus superbes tableaux qu'il nous ait été donné de voir depuis longtemps au théâtre. Nous ne serions pas étonné qu'il amenât le public au Châtelet. Du combat de Compiègne, de la prise de la Pucelle, il en est parlé, mais il en est dit juste ce qu'il faut pour suivre les événements.

Enfin Jeanne est aux mains des Anglais, en prison, elle subit cet interrogatoire, que la sainte fille réfute par des réponses qui sont une des merveilles de cette merveilleuse histoire. Tout cela jusqu'au dernier tableau est étudié, et même avec une scrupuleuse exactitude, et, malgré tout, le public m'a paru un peu froid à ce spectacle. J'ai fait du reste la même remarque à toutes les Jeanne d'Arc que j'ai entendues, c'est qu'en vérité les événements sont peu de chose.

Ce qui domine tout, dans cette épopée qui trouble la raison, la logique humaines, c'est l'âme de cette admirable fille, inspirée, vibrante de l'amour, de la passion de la patrie, c'est elle qu'il faut chercher, dont il faut rendre avant tout la mystérieuse puissance, elle échappe au drame, elle relève du poème.

Mme Second-Weber n'a pas obtenu dans le rôle de Jeanne d'Arc le succès que nous aurions désiré pour elle. La salle du Châtelet est trop grande pour cette tragédienne dont la voix perd dans un trop grand effort sa justesse et sa sûreté. M. Brimond est excellent dans Frère Richard. M. Deshayes joue Lahire; M. Bouyer, Talbot: Mmes Cogé et de Pontry méritent des éloges dans le rôle d'Agnès et d'Isabeau. M. Gounod avait écrit la musique de la Jeanne d'Arc de M. Barbier, M. Benjamin Godard a introduit dans le drame de M. Joseph Fabre trois morceaux; une partition. Le morceau capital de cette œuvre musicale m'a paru être l'angélus du premier acte, d'un effet ravissant avec la note persistante des cloches; une chanson du second acte, la Guerre, a été très applaudie et méritait de l'être. La prière du troisième acte et le chant de guerre qui la suit ont eu les honneurs de cette soirée qui marque un succès de plus pour le compositeur du Tasse, de Jocelyn et de Dante.

Savigny.

NOS GRAVURES

CHARLES CHAPLIN

Nous publiions, il y a moins d'un an, sous ce titre. Roses d'Amérique, la reproduction d'un délicieux portrait de jeune fille de Charles Chaplin, et nous disions alors toute l'admiration que nous éprouvions pour le talent du maître éminent. Aujourd'hui, cette précieuse carrière est terminée. L'artiste admirable n'est plus, en effet, qui avait, durant de longues années, répandu dans le monde une vision nouvelle de la grâce féminine, et qui avait su enrichir, en quelque sorte, cette grâce féminine d'un charme de rêve aux harmonieuses nuances roses et pâles.

Charles Chaplin, né en 1825 aux Andelys (Eure) de parents anglais, naturalisé français peu après la guerre, avait eu des débuts assez difficiles. Ce fut d'abord à la gravure qu'il s'adonna. Il laisse un grand nombre de lithographies et d'eaux-fortes, et, parmi ces dernières, un Embarquement pour Cythère, d'après Watteau, qui est fort remarquable. Puis, s'affranchissant peu à peu de la gravure, il commença à peindre. On connaît ses premières toiles, et on sait notamment qu'il est arrivé à l'une d'elles d'avoir été attribuée à J.-F. Millet et frauduleusement signée de ce nom illustre. Cet incident a fait du bruit il y a quelques années.

Mais Chaplin ne laissa pas longtemps aux falsificateurs de signatures l'occasion de le confondre avec Millet. Bientôt, sa personnalité s'affirma dans quelques portraits de femme qu'on a revus à l'Exposition universelle, et qu'on a très justement admirés, au milieu des plus belles œuvres du siècle.