L'homme, nerveux à l'excès, autoritaire et sensible aux moindres égratignures de la critique, avait refroidi bien des sympathies, mais on le savait généreux et loyal, tout entier voué à son art, et, sincère dans les admirations ou les répugnances que lui inspirait la peinture de ses contemporains. Il était de ceux à qui leur mérite personnel et le sentiment de la gloire qu'ils répandent sur leur pays font tout pardonner. Son pays, d'ailleurs, il l'aimait profondément: ce fut un bon patriote; aux jours calmes, il célébra dans ses œuvres les gloires nationales, et quand vint l'adversité, il sut faire son devoir d'homme devant l'ennemi.
Comme M. Thiers, dont il fit un portrait posthume, son ardeur l'entraîna même à s'exagérer la portée des facultés qu'il pouvait mettre au service de son pays. Ne l'a-t-on pas vu, en 1870, s'offrir à Gambetta pour aller remplir les fonctions de préfet à Metz! Il aima passionnément l'armée; il l'aima pour elle-même, pour la noblesse de son rôle dans la nation et aussi pour l'uniforme. Nos généraux l'entouraient de respects et d'attentions de toute sorte; on faisait manœuvrer les troupes devant lui et il eut l'honneur de commander une charge de cavalerie.
Le portrait de Meissonier est bien connu; il est à peine besoin d'en rappeler les traits principaux, tout petit, la tête énergique et belle avec une barbe dont les boucles longues et soyeuses le couvraient tout entier, il marchait le front haut, conscient de sa force et fier de sa gloire.
Les années ne semblaient avoir aucune prise sur sa robuste constitution: cependant, la maladie a eu raison de lui en quelques heures: il est mort dans la matinée du 31 janvier, des suites d'un refroidissement.
Meissonier lègue à l'État deux petites toiles dont il n'avait jamais voulu se séparer: l'Attente--un homme en bras de chemise, à la fenêtre--et le Graveur à l'eau forte: ce sont, avec la Rixe et Solférino, les chefs-d'œuvre du maître, s'il est permis de se prononcer entre tant d'œuvres parfaites.
La France a largement payé sa dette à l'illustre artiste qui l'a tant honorée. Meissonier avait trois fois obtenu la médaille d'honneur aux trois Expositions universelle de 1855, 1867,1878; il fut promu grand-croix de la Légion d'honneur après celle de 1889, dont il organisa la section artistique, de concert avec M. Antonin Proust; le jury international des artistes l'avait choisi pour présider à ses travaux.
Ses obsèques, célébrées à la Madeleine et dans sa résidence de Poissy, ont été magnifiques. M. Puvis de Chavannes a pris la parole pour lui rendre un dernier hommage, au nom des artistes, et il était impossible d'imaginer un contraste plus saisissant que celui existant entre ces deux hommes, le mort et le vivant; l'un voué au culte passionné de la vérité objective, l'autre tenant pour rien l'exactitude des caractères extérieurs, et cherchant à dégager des formes ébauchées la poésie latente de la vie immatérielle.
Alfred de Lostalot
LES OBSÈQUES DE MEISSONIER
Les obsèques de M. Meissonier ont été célébrées mardi dernier. Bien avant la levée du corps une foule considérable se pressait aux abords de l'hôtel du boulevard Malesherbes devant lequel s'étaient massées les troupes venues pour rendre les derniers devoirs au défunt.