Mais elle ne répondait que des mots distraits.
Et l'aïeule, au son un peu altéré de la voix de sa petite-fille, se confirmant dans la pensée que l'enfant s'était surmenée, disait amicalement:
--Tu te donnes trop de tourment, ma pauvre petite, tu veilles trop tard dans l'appentis, et cela te change la voix.
Désirée déclara qu'elle était lasse, en effet, et la grand'mère fit semblant d'avoir sommeil plus tôt que de coutume ce soir-là.
Alors, libre de songer, d'étudier ce qui était arrivé et ce qu'elle éprouvait en elle-même, la jeune fille se laissa emporter par le rêve. Elle était donc aimée! Cela lui semblait très sûr et très doux. Le soupçon ne lui vint pas même qu'il eût voulu plaisanter. Le premier mot d'amour, incertain et voilé, le premier hommage rendu à son charme de jeune fille, avait atteint le fond de cette nature primitive. Elle y répondait déjà par de grands élans de cœur qui la surprenaient elle-même. Et peu à peu elle vint à songer que ces idées qui la remplissaient maintenant étaient nées du jour même où elle avait rencontré ce garçon. Un trouble profond et délicieux s'ensuivit. Demain, l'avenir, se marier, être heureuse, elle était remuée par ces lointains magiques et vagues, comme ces petites rivières aux bords pleins d'ombre, qui ressentent jusqu'à leur source la poussée de la mer invisible. Tous les détails de leur courte entrevue lui redevenaient présents. Elle se rappelait les questions qu'il lui avait faites, les moindres paroles qu'il lui avait dites, afin d'y découvrir aussi un sens nouveau. Elle n'y réussit que trop. L'une d'elles, que Désiré n'avait point remarquée d'abord, commença a l'inquiéter. Quand elle avait répondu qu'elle n'allait jamais aux assemblées. «Je vous crois, avait-il dit en riant, cela se voit bien sans que vous le disiez.» A quoi donc l'avait-il deviné? Sans doute il la trouvait trop pauvre et trop mal habillée? Les filles qui vont le dimanche en promenade, celles qui peuvent prétendre à plaire, sont autrement vêtues. Il l'en avait avertie. «On voit bien que vous n'avez pas de belles façons, et que vous ne savez pas vous mettre.» Oui, voilà ce que signifiait la phrase et le sourire qui l'accompagnait. S'il la retrouvait ainsi, quand elle retournerait voir son père et passerait près du moulin blanc, le caprice passager qu'elle avait pu lui inspirer disparaîtrait. Désirée Le Bolloche n'était pas assez bien habillée, pas assez coquette, non sûrement, pour qu'un homme fut fier de la promener à son bras. Lui surtout, car il devait être riche; il devait aimer les jolies robes, les gants, les plumes au chapeau, les petits souliers mordorés que portent les ouvrières de la ville, et même les jeunes laitières de la campagne. Tandis qu'elle! oh! la pauvreté dure! oh! le bonheur de celles qui ont un peu d'argent pour se faire plus belles!
Cette pensée triste remplaça bientôt toutes les autres. La chanson d'amour à peine commencée dégénérait en plainte. Désirée demeura éveillée une partie de la nuit. Puis, lentement, un projet lui vint. Elle hésita, le repoussa, le reprit...
Le lendemain, avant le jour, elle était au travail. Elle se hâtait si fiévreusement que jamais elle n'avait travaillé de la sorte. En moins de temps qu'on ne lui en avait accordé, les douze chaises purent être livrées et payées.
Désirée, en rapportant l'argent, dit à l'aïeule.