Mais c'est surtout à partir de 1840 et de l'abdication de la reine Christine, qui vint se fixer parmi nous, que la colonie espagnole acquit une importance et un relief qui se sont maintenus à travers les événements, et qui lui ont valu la place brillante qu'elle occupe encore aujourd'hui dans le monde élégant de notre grande cité.
Nous avons eu, après la reine Christine, S. M. la reine Isabelle et le roi Dom François, à qui la révolution de 1868 avait fermé les portes de leurs États, et qui résident encore au milieu de nous. Nous avons eu le roi Alphonse XII, qui a grandi sur notre sol. Nous avons eu aussi Dom Carlos, qui longtemps a figuré au premier rang du Tout-Paris aristocratique et fashionable, et que des considérations d'ordre diplomatique ont obligé à s'éloigner. Nous avons eu, sous le second empire, la comtesse de Montijo, mère de l'impératrice Eugénie, la duchesse d'Albe, sa sœur, le marquis et la marquise de Bedmar, la duchesse de Malakoff, le duc d'Ossuna, le marquis d'Alcanicès, duc de Sesto, qui a épousé la duchesse de Morny après la mort de son premier mari, et tout un groupe étincelant de grandes dames et de fringants cavaliers de la famille ou de l'intimité de la souveraine.
Enfin, à l'heure présente, nous possédons une cour in partibus, deux infantes, bon nombre de femmes des plus séduisantes et des plus distinguées et quantité d'individualités masculines très en vue, dont le centre de réunion se trouve à l'hôtel de Castille et que le high life parisien apprécie tout particulièrement.
C'est qu'il n'y a rien de plus aimable, de plus sociable, de plus gai et de plus élégamment correct tout à la fois, qu'un véritable hidalgo. J'ai toujours entendu parler de la «morgue espagnole», et j'avoue que je n'en ai jamais trouvé trace chez aucun des Espagnols de bonne compagnie qu'il m'a été donné de rencontrer.
Je dois dire, au contraire, que je les ai toujours vus simples, accueillants, liants, bons camarades, un peu exubérants peut-être, et d'une exquise courtoisie.
Ce qu'ils ont, en général, c'est une certaine hauteur dans le port, dans la démarche, dans le maintien; une fierté native dans les allures, qui est loin de nuire à leur charme, et un je ne sais quoi de chevaleresque, d'aventureux, de romanesque dans les sentiments, qui n'est pas le moindre de leurs attraits. Demandez plutôt aux Parisiennes.
Avec cela de la verve, de la sève, de l'entrain, de la finesse, de l'esprit très souvent et de l'originalité toujours. Il n'est pas jusqu'à leur accent qui ne leur donne du piquant et de la saveur. J'en ai connu plusieurs qui, par la tournure de leurs idées, l'ingéniosité de leurs aperçus et la façon humoristique et unique qu'ils avaient de raconter les choses les plus ordinaires, étaient littéralement désopilants.
Quant aux femmes, indépendamment de leur beauté plastique, qui est proverbiale, et, je me permettrai de dire, dans bien des cas, légèrement surfaite, elles sont, pour la plupart, la séduction personnifiée. Même imparfaitement jolies, elles ont quelque chose d'indéfinissable et de suggestif dans le regard, de familier et de naturel dans l'abord, de félin et de naïvement coquet dans les manières, d'ardent et de passionné dans la physionomie, qui attire et captive à première vue. Ce sont là des dons, pour ainsi dire innés, qui leur sont communs presque à toutes, quels que soient leur âge et leurs avantages physiques, et qui frappent chez la reine Isabelle,--aussi Espagnole de caractère que de cœur,--quand on a eu l'honneur de l'approcher.
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Qui ne connaît Isabelle II? Qui ne l'a aperçue tout au moins dans les Champs-Elysées ou dans l'avenue du Bois de Boulogne, en coupé ou en calèche aux couleurs espagnoles, rendant avec infiniment de bonne grâce les saluts qu'on lui adresse?