FÊTE MILITAIRE AU CIRQUE D'AMIENS

Un hiver extraordinairement rigoureux, de grandes misères, et, d'autre part, le désir très vif de la part de la société plus aisée de secourir la population pauvre, voilà ce que nous avons vu un peu partout, depuis quelque temps, d'un bout de la France à l'autre, car on peut dire que chez nous donner est un besoin.

Comment donner? C'est plus embarrassant. On a usé un peu de tout, souscriptions et fêtes. Dans ce concours de noble émulation, Amiens vient de se distinguer par une innovation. On avait déjà organisé des cavalcades, des représentations théâtrales, des ventes de charité, des concerts. Mais un cirque d'amateurs! C'est fait pour étonner quiconque se rend compte des difficultés inhérentes à ce genre de spectacle.

Plusieurs personnes notables se sont dévouées à la tâche; la bienveillance des autorités militaires acquise, le très distingué lieutenant Lavisse s'est mis en tête de transformer ses braves petits chasseurs à pied en artistes de premier ordre, et, finalement, un résultat superbe a été obtenu.

La partie locale du programme reposait tout entière sur les exercices des chasseurs à pied, une pantomime jouée par cent enfants des familles les plus riches aussi bien que des familles d'ouvriers; plus un quadrille par des cavaliers amateurs montant des chevaux de l'armée, et quelques intermèdes comiques.

Le côté exclusivement cirque eût manqué sans l'obligeance extrême de M. Molier, qui est venu compléter avec ses amis une affiche déjà pleine de promesses. C'est la première fois que les amateurs de la rue Bénouville se transportent. Leur présence à Amiens équivalait à un événement mondain; d'autant plus que si l'on sait où commence la troupe de M. Molier, si l'on en connaît les éléments d'une élégance si parfaite, il est infiniment plus difficile de savoir où elle finit: écuyers de haute école et de panneau, gymnastes, clowns, pantomimistes, athlètes, ont une suite interminable... autant dire Tout-Paris!

Tout Amiens s'en est léché les doigts. Je ne crois pas que les entours de la cathédrale, le roc des Trois-Cailloux et la place Parmentier aient été parcourus souvent par une pareille armée de boulevardiers. Mais revenons aux deux belles soirées données au profit des pauvres, et surtout à leur préparation si intéressante.

Sans nos bons troupiers la partie était douteuse. Mais le lieutenant Lavisse, aussi parfait gentleman que bon officier, s'était juré de faire triompher ses chasseurs et ceux-ci n'ont pas reculé d'une semelle. Etant donnés un sergent et douze hommes, animer le manège pendant trois heures, était un problème épineux. En cinq semaines, pas un jour de plus, les corps s'étaient assouplis, on avait cassé trois fois la barre du tremplin, mais le saut périlleux n'avait plus de secret pour les volontaires de la charité.

Au diable les godillots, la capote, la tunique, le képi! En bras de chemise, des espadrilles de vingt sous aux pieds, avec l'immuable pantalon d'ordonnance, dont la tôle se prête peu aux flexions des genoux, l'escouade a abordé son nouveau rôle, comme elle ferait son service en campagne. Quel entrain! On connaît le travail intitulé la Batoude. Les gymnastes sautent au tremplin à qui se dépassera; puis l'un d'eux se place comme au jeu de saut-de-mouton, tandis que les autres franchissent ce nouvel obstacle; un second s'ajoute, puis un troisième... Quand arrive le tour du dixième, ayant l'espace occupé par neuf de ses collègues à franchir, il faut beaucoup d'adresse et beaucoup d'énergie.

Le principe est simple: un tremplin, un appel du pied très ferme, un coup de rein pour amener la pirouette avant de retomber sur les pieds. On retombe forcément--le matelas protecteur est là, du reste--mais, au début, ce n'est pas toujours sur les pieds! Eh bien, en quelque chose comme trente leçons, nos chasseurs sont arrivés à des prodiges de souplesse. Il fallait suivre, à la représentation, leurs bonds vertigineux, lorsque, habillés en clowns, ils s'essayaient à la pyramide ou au saut de chat. Ils étaient d'autant plus amusants que de temps en temps la discipline reprenait le dessus, et qu'on sentait qu'au moindre: Une, deux, attention! En avant!... arche! le peloton se serait volontiers mis au port d'armes.