Ça été une joie pour ces jeunes gens de chercher des effets de costume, de se grimer. Leur loge, le couloir des écuries qu'ils avaient envahi, n'était qu'un éclat de rire. A un moment, on ne savait plus exactement si ce n'était pas des artistes de profession qui revêtissaient l'uniforme. Ici, un soldat encore équipé de pied en cap; à côté, son camarade à la moitié de sa métamorphose s'épanouit à la pensée de l'éclat de rire qui l'attend. Dans ce brouhaha circule un vent de jeunesse, de franchise, de bonne humeur, qui fait plaisir à observer.
L'Illustration a déjà présenté le cirque Molier à ses lecteurs. La nouvelle incarnation de cette réunion de sportmen a été une bonne fortune pour les fêtes qui se préparaient. Il fallait des Parisiens de cette trempe pour ne s'étonner de rien, partir en bande avec armes et bagages, c'est-à-dire un monde de costumes superbes, d'habits rouges, et quatre chevaux. Les Amiennois se sont montrés reconnaissants de tant d'amabilité, et ont applaudi à tout rompre les exercices si variés que de rares privilégiés ont ordinairement le loisir d'apprécier. Grand succès personnel de M. Molier, maître écuyer et maître ès-chambrière, et grand succès pour les lutteurs fameux: MM. San-Marin, de Saint-Michel Rivet, et tutti quanti. Mme Ilona de Szeles, qui présentait en liberté un joli cheval, a été fort admirée, comme l'ont été ses compagnes, Mlles Blanche Allarti et Denize Davenel. La troupe entière a donné: anneaux, excentricités, il y en avait pour tous les goûts. Après elle venait le clou de la soirée au point de vue local: la grande pantomime militaire.
Prendre cent enfants de cinq à douze ans, les équiper, les habiller, les éduquer, et rendre une sorte d'épopée à la Caran d'Ache, c'était aller droit à l'impossible. Le comité s'est arrêté à un sujet de spectacle cher à la totalité du public. Petits Français! Cela vous a un parfum de patriotisme sans prétention, tout à fait engageant. La trame de «l'œuvre» représentée est bien simple. Une fête villageoise sous le premier empire. Jeunes gens et fillettes dansent au son du violon, quand survient le sergent recruteur: pleurs d'un côté, enthousiasme de l'autre. Un conscrit est refusé à cause de son défaut de taille. Le garnement se faufile, fait des pieds et des mains, et parvient quand même à s'engager dans l'armée de la guerre.
La piste voit se dérouler les épisodes variés d'une campagne: marches, contre-marches, bivouacs, avec la neige qui tombe durant la nuit; assauts, combats, les clairons sonnent, la fusillade éclate, le canon tonne... Même, et j'avais juré de n'en rien dire, certaines scènes sont traduites avec tant de vérité, que Napoléon, le grand empereur en personne--six ans bientôt!--s'était sauvé à toutes jambes la première fois qu'aux répétitions la voix du canon se fit entendre! On retrouva le chef suprême de l'armée caché dans un corridor. Depuis, je dois reconnaître qu'il s'est bien comporté au feu...
Rien de gracieux comme ces files de bambins prenant leur personnage au sérieux, évoluant au moindre signe, jouant leurs scènes pittoresques avec componction. Les spectateurs ont applaudi à tour de main, et se sont retirés d'autant plus enchantés que le mot de la fin de ces deux mémorables soirées a été l'annonce d'une recette considérable qui permettra de soulager bien des infortunes.
Edmond Renoir.
L'exercice de la «batoude» par le 8e chasseurs.
AU CIRQUE D'AMIENS.--La pantomime enfantine: Napoléon 1er et son état-major.