Des curieux attendent l'impératrice Frédéric. Un train arrive. Une femme apparaît. C'est l'impératrice Eugénie. La veuve du vaincu de Sedan précède la veuve du vainqueur de Frœschwiller. L'une et l'autre descendent sur le même quai, passent par la même porte. Vous aurez beau chercher, vous ne trouverez pas contraste et rapprochements plus saisissants que ceux-là. C'est de la tragédie en gare. Et tandis que l'impératrice Eugénie va chercher du soleil et du grand air à San-Remo--où agonisa l'empereur Frédéric--l'impératrice allemande visite nos expositions de tableaux, rend visite à nos peintres, admire les petits soldats de M. Detaille et les illustrations que prépare M. Dubufe pour les œuvres d'Émile Augier. Elle jette un coup d'œil aux toiles de M. Munckacsy, et surtout elle flâne dans le jardin des Tuileries et devant les boutiques. Curieuse comme une Anglaise, fine comme une Parisienne, très artiste, tout l'amuse et surtout l'article Paris qui est à la mode allemande ce qu'un sonnet bien ciselé est à un lourd poème. Quelques-uns prétendent que le voyage de l'impératrice Frédéric n'est que la préface de l'arrivée de Guillaume II à Paris. Je n'insiste pas là-dessus. Mais voilà bien de l'empressement et bien des politesses. Peut-être le jeune empereur a-t-il grande envie de venir applaudir la petite Duhamel dans Miss Helyett comme l'a fait sa mère. Mais ce désir ne serait pas sans m'inquiéter un peu. Chacun chez soi est une sage formule et un bon conseil.
La population parisienne accueille d'ailleurs la présence de la veuve de l'empereur Frédéric avec la dignité et la courtoisie qui conviennent. C'est une femme, et c'est une souveraine dont les sentiments généreux sont connus. Il y avait pour l'ataman Achinoff plus d'engouement à craindre. Mais il n'a pas duré, cet engouement-là. J'écoutais la foule qui, samedi dernier, attendait devant l'Opéra illuminé l'arrivée de l'ataman des cosaques libres.
On lui avait dit, à cette foule, qu'Achinoff assisterait au bal des officiers, et elle voulait le voir.
Mais, tout en désirant satisfaire sa curiosité, elle tenait des propos assez narquois. Elle avait lu les journaux. Elle s'était informée.
--Vous dites qu'il est, cet Achinoff?
--Ataman. Ataman des cosaques.
--Bien. Mais un de mes amis, un Russe, m'a assuré qu'il n'y avait plus d'atamans!
--C'est possible.
--C'est peut-être Ottoman qu'il faut dire.
--Comment Ottoman?