--Oui, le journal Paris a donné cette information, que les cosaques d'Achinoff dépendent de la Sublime-Porte. Alors, il ne serait pas Russe, il serait Turc!
--Turc ou Russe, Ataman ou Ottoman, toujours est-il qu'il ne paraît pas!
Et il ne venait pas, en effet, le cosaque Achinoff, tandis que nos officiers, leur petit caban posé sur leur uniforme, arrivaient, leurs galons d'or caressés par la lumière électrique. Achinoff ne devait pas venir au bal. Il n'est pas venu, et la foule en a été pour son stationnement, sous le ciel d'ailleurs clément et piqué d'étoiles.
A l'office bouddhique célébré, le matin, au musée Guimet, tous les invités du moins étaient venus. M. Guimet a offert à quelques Parisiens ce spectacle, que quelques privilégiés avaient pu voir, sur l'esplanade des Invalides, dans la pagode tonkinoise. Deux bonzes, qui portent des noms assez difficiles à retenir, Kô-Idzumi-Riou-Taï et Yoshitsura-Kogen ont, dans leurs vêtements multicolores, adoré Bouddha devant un choix de Parisiens. Ils ont, dans leur langue gutturale, avec accompagnement de gongs, fait entendre les douces prières bouddhiques.
M. Jules Simon était là, et M. Jules Ferry, et deux ministres, M. Jules Roche et M. Yves Guyot, et aussi M. Clémenceau. Peut-être, un beau matin, vont-ils se faire bouddhistes! M. Clémenceau est déjà un grand amateur d'art japonais. Lorsqu'un déballage de porcelaines ou de bronzes arrive au Bon Marché, avant qu'on l'ait catalogué pour le public, quelques japonisants se précipitent dès l'ouverture des caisses et font un tri dans l'envoi. M. Clémenceau est de ceux-là, avec M. Guimet, avec M. de Goncourt, avec autrefois Philippe Burty, dont on va vendre les collections. Le bouddhisme a ses adeptes en plein Paris, mais le japonisme a toujours ses fanatiques, malgré le déluge d'affreux petits objets japonais au rabais qu'on a rencontrés à tous les coins de rues pendant tant d'années. Et M. Edmond de Goncourt reste encore le grand japoniste, comme il reste le grand indiscret.
--Un phonographe, l'a appelé M. Ernest Renan. C'est un phonographe auquel il manque des trous.
Le mot est joli, un peu méchant, mais M. Renan avait bien le droit d'être un peu piqué en lisant, en 1891, des propos plus ou moins bien notés qu'il avait tenus en 1870. Ce qu'il aurait pu dire, c'est que, quand on cause, il y a dans le geste, dans le sourire, dans le ton même de la voix, des correctifs qu'on ne retrouve plus dans la phrase imprimée. Et puis, n'y a-t-il pas, ne doit-il pas y avoir dans la causerie une part pour le paradoxe? Je ne dirai pas que c'est la part du pauvre. C'est, au contraire, la part du riche. Le paradoxe, c'est le sel et le poivre de la causerie.
M. de Goncourt ne s'en doute pas. Il note. Après tout, c'est fort intéressant pour nous. M. Renan s'en fâche, M. de Goncourt s'en émeut, mais notre avidité de tout savoir, les petits côtés, les petits cancans, s'en amuse. Vive le document qui nous fait toujours passer une heure ou deux! La curiosité ainsi comprise n'est pas un sentiment des plus nobles; mais il faut prendre la nature humaine comme elle est. Si les romanciers sont de grands curieux, le public sera toujours et dans tous les temps un grand potinier.
Je ne suis pas--en fait de potins--fâché d'apprendre que le ministre de l'intérieur a donné l'ordre de balayer les alentours de nos lycées. Il y avait, autour des collèges, un escadron volant de rôdeuses qui donnaient des distractions à nos jeunes Diafoirus. Le Paris douteux s'étalait effrontément auprès du Paris studieux et risquait de l'induire en de trop fortes tentations. C'est fort joli, au théâtre, l'aventure de Chérubin, trouvant que même la vieille Mathurine est une femme, mais, dans la vie, le cherubinisme prend un nom réaliste qui n'est pas joyeux.
Que de fois les mères ont réclamé contre ce bourdonnement de femmes autour des lycées! On ne les écoutait pas. Voilà que l'autorité semble avoir entendu leurs plaintes et ce n'est pas dommage. L'autorité aurait bien dû aussi empêcher je ne sais quel acteur d'un drame joué sur un petit théâtre, le Nouveau Tartuffe, d'appeler ce Tartuffe nouveau--devinez comment?--Flaubert.