Et ce ne sont pas des leçons pour rire. Rien de plus sérieux, je dirai de plus tragique. Il s'agit de donner de l'élasticité aux muscles, d'habituer les articulations à jouer librement, et, pour cela, l'élève s'étend sur le tapis, allongeant son corps, et le professeur, lui prenant le pied, ploie et reploie la jambe et arrive à la plier de telle sorte, que le coup-de-pied touche le front de la patiente. Je dis patiente, car je ne sais rien qui rappelle plus un supplice que cette leçon de danse excentrique. L'élève crie, qu'importe! C'est par de tels exercices, où les os craquent, qu'on se prépare à ces quadrilles où les amateurs applaudissent, fascinés par les dislocations clowniques de ces filles. Et comment d'un coup de pied léger, à peine perceptible, enlever un chapeau sur la tête d'un monsieur, si l'on ne s'est pas soumise à cette épreuve qui donne l'impression d'une torture?

--Allons, Brin d'Amour! Allons, la Chinoise! En avant, Chahut! Chaos! Le tourniquet!

C'est Nini Patte-en-l'Air qui commande, et gravement et sévèrement, comme un sergent instructeur parlant à des bleus.

Les élèves tournent, lèvent la jambe...

--Ce n'est pas ça! souriez! Il faut sourire, ou le public croira à l'effort!... Voyez!

Et elle prend sa jupe du bout des doigts, spirituelle, légère, sa jambe fine émergeant, le bas noir bien tiré, d'un flot de dessous brodés. La jambe se lève avec une légèreté de battement d'ailes, puis elle retombe, et les pieds, des pieds d'Andalouse, prennent sur le tapis une pose gracieuse, sans effort.

C'est le Chahut, comme dit Montrouge, le pasteur, dans Miss Helyett, mais c'est à la fois gracieux et presque décent.

--C'est ce que j'apprends, dans ce moment-ci, à une femme du monde, nous dit Nini Patte-en-l'Air. Ce nom, qui l'a trouvé?

--Une femme du monde?

--Oui. J'en ai beaucoup qui veulent apprendre la danse excentrique.