Sous la Croix du Sud, par Jean Dargène. 1 vol. in-12, 3 fr. 50. (Librairie de la Nouvelle Revue, 18, boulevard Montmartre.)--C'est un roman bien fait pour nous instruire, car il se passe «à la Nouvelle», et nous initie à l'existence de la colonie. Administration militaire et civile, surveillants, colons et forçats, nous les voyons vivre... et s'amuser, car il apparaît bien, d'après les pages vécues du livre de M. Jean Dargène, que c'est à peu de chose près le paradis sur terre que la Calédonie. Une existence de rentiers sur la Marne, déclare un notaire qui a évité la réclusion et obtenu les travaux forcés en effrayant à l'audience les bourgeois du jury. La gamelle est bonne et jamais l'argent ne manque, déclare un assassin satisfait, qui a des rendez-vous d'amour. Nous recommandons cette lecture aux législateurs, criminalistes, administrateurs pénitentiaires, colonisateurs, etc. Ils verront si cela répond bien à l'idéal de la justice et aux intérêts mêmes de la société. Mais là n'est pas tout le livre de M. Dargène, car c'est, nous l'avons dit, un roman, un roman calédonien, dont les héros sont fort mêlés, mais qui se termine bel et bien par un mariage entre un substitut et la fille d'un déporté.
L. P.
Du Havre à Marseille par l'Amérique et le Japon, par M. Léon de Tinseau. 1 vol. in-18, 3 fr. 50 (Calmann-Lévy).--On pense bien qu'il n'est pas sans agrément de suivre un guide comme M. Léon de Tinseau, et je crois qu'il est bien inutile de le recommander aux lecteurs de l'Illustration. Ils s'embarqueront sans hésiter à sa suite sur le paquebot la Normandie, qui les conduira directement à New-York. De là ils visiteront, en compagnie de l'aimable touriste, Boston, Montréal, Québec, le Niagara, Chicago, Vancouver... Hang-haï, Hong-Kong, Saïgon... Aden, Suez, Alexandrie... Marseille enfin! quittant tour à tour le paquebot pour le sleeping-car, et le rail pour la mer. En tout 42,473 kilomètres. Cela en vaut la peine, d'autant plus que si on veut voir le monde, il faut se presser. C'est l'auteur qui le dit et après expérience faite: «Hâtez-vous, le rail détruit plus sûrement une époque et un aspect que ne le faisait jadis une invasion de barbares.» Les chemins de fer ne seraient-ils qu'une des formes de la barbarie? Je me le suis, pour ma part, souvent demandé, et voilà qui semblerait me donner raison.
Inconvenances sociales, par Zed, 1 vol. in-12, 3 fr. 50. (Ernest Kolb, éditeur, 8, rue Saint-Joseph).--Très amusant, ce journal d'un vieux garçon prenant l'une après l'autre toutes nos conventions sociales et s'efforçant de nous démontrer l'inconvenance... des convenances qu'il est le moins permis d'oublier. Tout y passe: le mariage, la politesse, la bienséance, la morale, la pudeur, la modestie, le point d'honneur, le chic, la toilette, le théâtre, voire les opinions politiques; et, au fond de tout, le terrible philosophe mondain nous montre l'hypocrisie grimaçante et... triomphante. Et le plus curieux de l'affaire, c'est que cette diatribe de pince-sans-rire n'est pas toujours si paradoxale quelle en a l'air et que le vieux garçon qu'est Zed nous fait entendre, sous couleur de plaisanterie, pas mal de vérités. Inutile d'ajouter que cela ne changera rien aux choses, de quoi Zed ne prendra d'ailleurs point de mélancolie, n'ayant pas pris pour mission de réformer l'univers.
Les desserts gaulois, par Octave Pradels (librairie Marpon et Flammarion.) C'est un recueil de contes et de monologues joyeux, et rien n'est plus amusant que ces récits, dont quelques-uns font déjà la joie des banquets artistiques et littéraires de Paris. Les illustrations de Fraipont soulignent spirituellement les joyeusetés de ce livre de dessert par excellence.
NOS GRAVURES
«MUSOTTE»
M. de Maupassant n'est pas dans le livre l'homme aux grandes complications romanesques: il lui faut, dans une étude serrée, un sujet limité. Il est, comme Mérimée, le maître de la nouvelle. Elle suffit à son champ d'observation, et il la remplit avec une incontestable supériorité sur les écrivains qui l'entourent. Nous n'avions pas à attendre de lui au théâtre une comédie à larges développements: aussi bien Musotte est-elle, moins qu'un drame, une pièce, ou, pour mieux parler, une histoire racontée avec tact, avec goût et dans les proportions les plus justes.
Au premier acte nous assistons aux premières heures de bonheur de Jean Martinel et de sa femme Gilberte. La cérémonie vient de finir, et ils vont partir soit pour la Suisse, soit pour l'Italie, lorsqu'une lettre est remise à M. Martinel, l'oncle de Jean. C'est un médecin, le Dr Pellerin, qui l'a signée. Elle lui apprend une triste nouvelle dont le docteur n'ose pas faire part directement à Jean: Musotte va mourir, elle laisse un fils âgé de quelques mois. Cet enfant est de Jean Martinel, et la mère supplie Jean de venir pour qu'elle puisse lui dire un dernier adieu. S'il tarde d'une heure, il ne sera plus temps. M. Martinel fait part de cette lettre à son beau-frère qui, comme lui, n'hésite pas, du reste. Coûte que coûte, le devoir, ou plutôt la pitié, plus forte que ce devoir, est là. Il faut que Jean aille où le passé l'appelle.
Bonne fille, du reste, que cette pauvre Musotte, qui, le talent du peintre grandissant, a compris qu'elle ne pouvait pas devenir Mme Martinel. Jean s'est marié. Musotte n'a rien dit, elle a caché même à son amant qu'elle était enceinte.
Jean arrive chez Musotte. Celle-ci est étendue sur son lit de mort, ayant le berceau de l'enfant auprès d'elle, sous son regard; elle fixe les yeux sur cette porte par laquelle doit entrer Jean. Le voici enfin. La pauvre fille lui dit adieu en rappelant, par un dernier effort de la vie, les bonheurs passés, en faisant appel aux souvenirs des jours heureux, en le bénissant pour cette dernière minute donnée à celle qui va mourir et surtout en lui confiant cet enfant qui n'aura pour soutien dans le monde que la pitié de Jean et en lui faisant promettre de ne pas l'abandonner. Puis le délire s'empare de la pauvrette et la voilà qui rêve follement de l'avenir; elle retombe et le docteur Pellerin qui l'assiste n'a plus qu'à constater qu'elle est morte.