La ville des sept palais n'en a que le nom. Son titre même de ville est usurpé; à dire vrai, ce n'est qu'un grand village, triste, désolé, privé de tout ombrage, enfouissant ses petites maisons de bois dans le sable qui borde son fleuve. N'était sa situation au milieu d'un pays peuplé de hordes nomades, on ne comprendrait guère ce que les Russes sont venus faire ici.

Nous arrivons au bon moment. C'est demain le Courban Baïran, une des grandes fêtes musulmanes. Des réjouissances seront organisées dans le steppe par les Kirghises des environs. Leurs chefs ont appris l'arrivée de deux Faranghis. C'est ainsi qu'ils appellent les Français, dont le nom, depuis un temps reculé, peut-être depuis les croisades, se trouve toujours lié à une idée de bravoure et est très populaire parmi eux. Aussi sont-ils heureux de nous prier d'assister à leurs jeux. Nous sommes encore plus heureux d'accepter, car nous allons pouvoir étudier de près ces populations aux mœurs si peu connues sur lesquelles l'imagination des poètes et des romanciers paraît s'être souvent exercée dans des récits de seconde main pleins de détails suspects.

Nous nous mettons donc en route pour le steppe le 11 août au matin. Le soleil est déjà haut et le sable que nous foulons brûlant. Nous nous trouvons ainsi pris entre deux feux. Mais le supplice est de courte durée, car nous arrivons rapidement au bord de l'Irtish, que nous passons sur un bac mis en mouvement par le courant lui-même.

Sur la rive opposée, nous traversons des villages importants habités par des kirghises pauvres qui ont renoncé à la vie nomade.

Au-delà, le steppe s'étend à perte de vue, uni, sans verdure, couvert d'un gazon ras, jaune, desséché, sur lequel se détachent seulement quelques amoncellements de pierres.

Au loin des aouls, villages mobiles de nomades, dressent leurs tentes, ou yourtes arrondies, rappelant par leurs formes et leur groupement les huttes des Esquimaux ou les habitations des castors. De tous côtés s'élèvent dans la plaine des tourbillons de poussière enveloppant, comme en des nuages de fumée, les cavaliers qui accourent pour assister à la fête. Ils galopent par petites troupes, accroupis sur leurs chevaux. Beaucoup portent au poing la lance que surmonte une bannière: c'est l'étendard des tribus.

Bientôt la petite colline fixée pour le rendez-vous est couverte et les Kirghises continuent pourtant à venir. Sur quelque point que l'œil se porte, il voit de nouveaux cavaliers succéder aux cavaliers. Ce sont les flots d'une mer montante qui semble envahir la steppe et l'on se demande où elle s'arrêtera. Notre pensée se reporte alors, malgré nous, à quelques siècles en arrière; nous nous représentons ainsi les hordes des Mogols, ancêtres de ces nomades, s'avançant comme des nuées de sauterelles, toujours plus nombreux, inséparables de leurs chevaux et marchant à la conquête du monde sous la conduite d'un Tchengis Khan.

Les yeux bridés, les pommettes saillantes, le nez large, le front fuyant, la barbe rare, à poils rudes, c'est bien là l'ancien type mogol. Ces Kirghises sont forts, bien musclés, énergiques. Ils portent tous un costume semblable: un bonnet conique de peau de mouton, entouré d'un bourrelet de fourrure qu'ils rabaissent l'hiver. Quelques-uns ont le malakai, sorte de capuchon à trois pans qui préserve les oreilles et le cou. Leur vêtement est un long manteau, généralement de couleur sombre, serré à la taille par une ceinture. Ils ont des bottes, mais pas d'éperons.

Les chefs seuls portent une tenue plus luxueuse. Ils se reconnaissent à une toque de velours et à une tunique que borde une frange d'or ou d'argent. Pour paraître civilisés, ils emprisonnent leurs jambes dans de vulgaires pantalons. Ceux qui ont la fonction de juges portent comme insigne une chaîne d'or suspendue au cou et fermée par une médaille.

Les Aksahals (chefs) nous reçoivent et nous conduisent à une tente dressée à notre intention.