Les chevaux engagés viennent se ranger en demi-cercle l'un à côté de l'autre, par ordre de numéros. Les jockeys s'étant passé à la ronde un pot de koumis, le signal est donné. Les cavaliers vont à la station de poste voisine (à 25 verstes d'ici). Ils s'y rendent au galop: leur allure est réglée par deux cavaliers commissaires qui les accompagnent. Arrivés à la station, ils feront volte-face et se rangeront dans l'ordre du départ; les commissaires compteront jusqu'à trois, et l'on reprendra la course.

Pendant ce temps le comité resté au point de départ délibère et fixe le montant des prix: ils seront attribués aux six premiers arrivants; le premier de tous aura 16 roubles (environ 40 francs), les autres récompenses iront en diminuant progressivement.

On ne voit guère ici de prix dépassant cent roubles. Cependant il n'en est pas partout de même. En 1874, chez les Karakirghises de l'Issyk Koul, à l'occasion de la mort d'un riche propriétaire, ses héritiers organisèrent une course dont le prix était de 1,000 chevaux, 100 chameaux, 100 peaux de loutre et 100 tilda (pièces d'or valant environ 10 francs). Si l'on prend pour valeur moyenne d'un cheval 10 roubles, d'un chameau 40, d'une peau de loutre 5, on trouvera comme valeur absolue 40,000 francs. Mais, comme l'argent a ici une valeur relative au moins quadruple de celle qu'il a chez nous, c'était en réalité une récompense d'une importance au moins égale pour le pays à celle du Grand-Prix de la ville de Paris pour la France. Dans cette course, la distance était de 60 kilomètres environ, en terrain accidenté; plus de deux cents chevaux entrèrent en ligne. Les trois premiers arrivés étaient des ambleurs.

On n'a pas gardé, il est vrai, le souvenir d'une autre course aussi importante dans ces contrées. Mais il arrive parfois de voir assigner un prix de 2,000 brebis ou de 1,000 pièces d'or.

Pendant que les chevaux courent au loin, les spectateurs se livrent à des luttes. Ils sont groupés en deux camps: d'un côté les Kirghises du village, de l'autre ceux de la plaine. Dans chaque parti, un chef armé d'un bâton maintient l'ordre et désigne les combattants. Ceux-ci gardent leurs vêtements et s'en servent même pour se saisir les uns les autres; ils ne s'empoignent pas à bras le corps, mais se tiennent les bras tendus, de sorte que tout l'effort est supporté par les reins. La victoire reste à celui qui a renversé son adversaire sur le dos. Les Kirghises, très amateurs de ce genre de combat, excitent les champions par leurs cris.

Mais tout à coup les assistants, oubliant la lutte, rompent le cercle, se poussant, se bousculant, s'écrasant, pour se porter d'un même côté. Tandis que ceux qui sont à pied cherchent leurs chevaux, ceux restés en selle partent au triple galop. C'est qu'on a annoncé l'arrivée des cavaliers. Les commissaires de la course vont avoir alors fort à faire pour empêcher certaines tricheries, car les jockeys portent, fixées à leur selle, des cordes qu'ils lancent à leurs amis. Ceux-ci, arrivant montés sur des chevaux frais, relèvent ainsi l'allure du coursier dans le dernier effort, tout en paraissant simplement courir à côté de lui; puis ils lâchent la corde au bout de quelques centaines de mètres.

Les gens du steppe ont sans doute la vue plus perçante que la nôtre, car c'est seulement quelques minutes après eux que nous commençons à apercevoir quelque chose comme un nuage de poussière d'abord, puis un point noir qui va grossissant et finit par nous montrer la forme d'un cheval. Le premier arrivant a une avance de 150 mètres. Il passe avec peine au milieu de la foule des cavaliers qui se pressent sur son passage pour le féliciter. La monture ne semble pas trop fatiguée et pourrait aller encore quelque temps. Elle vient pourtant de fournir 53 kilomètres 200 mètres en deux heures quatre minutes. Les cinq ou six suivants arrivent assez près les uns des autres. Quelques-uns ont franchi, trois jours auparavant, une distance de 300 à 600 kilomètres pour venir prendre part à la course. Un cheval tombe foudroyé, quand son cavalier l'arrête; les autres sont conduits aux tentes voisines où on les pansera. Quant aux jockeys, ils ne paraissent pas se ressentir de l'effort qu'ils viennent de faire: ils ont l'habitude de ces exercices.

Le gagnant frappe sur sa cuisse, en signe de remerciements pour une récompense personnelle que nous lui remettons. Il l'a bien méritée, car sa part personnelle du prix acquis en principe par sa tribu est des plus minimes.

La baïga est terminée. Les chefs viennent partager avec nous le plat favori des Sarthes, le palao composé de mouton cuit en morceaux dans son jus avec du riz et des oignons. Dédaignant les cuillers de bois qui nous sont offertes, ils le mangent, selon la coutume, avec la main.

Le Koumis coule à flots; les gagnants célèbrent leur triomphe; les vaincus se consolent de la défaite. Tout le monde s'amuse. La foule se presse autour d'un barde accroupi devant la tente; celui-ci, les jambes croisées, accompagne, en remuant la tête, son chant sur une sorte de guitare à trois corde. D'une voix forte il improvise des louanges des deux étrangers venus de si loin, du beau pays de France. Nous sommes sous le charme de cette voix mâle et pure qui se fait entendre sur un rythme si doux. Puis la nuit vient; elle couvre déjà la plaine de son ombre et chacun songe au retour.