Opéra: Le Mage, opéra en cinq actes, par M. Jean Richepin, musique de M. J. Massenet.
En plaçant l'action de son drame lyrique dans le Bactriane, à l'époque légendaire où s'est fondé le Mazdéisme, 2,500 ayant l'ère chrétienne, M. Richepin a confiance dans l'érudition du public. Je ne doute pas que le spectateur soit au courant des luttes des Touraniens et des Iraniens, mais pour moi, je l'avoue, il m'a fallu quelques lectures préliminaires pour me transporter dans ce milieu légendaire, un peu éloigné de nous. Par bonheur, le fait humain est là, et, malgré ce recul, nous assistons à un drame, qui, pour s'expliquer, n'a pas besoin du Mazdéisme, et qui se développerait tout aussi bien dans une autre époque, en dehors de la Djaki, la déesse des voluptés. Donc, les Iraniens, ou, si vous aimez mieux, les peuples de la Perse, ont vaincu les Touraniens, c'est-à-dire les peuples Tartares: Zarastra, le général triomphateur, va faire son entrée solennelle à Bakhdi, lorsque Varedha, la prêtresse de la Djaki, vient lui déclarer sa folle ardeur, et cela, sans beaucoup de précautions, comme il convient à une prêtresse d'une religion qui ne reconnaît que la passion pour puissance. L'aveu de cette énergumène de l'amour effraye un peu Zarastra, lequel adore Anahita, la reine des Touraniens, qu'il a défaits.
Amrou, le grand-prêtre des Dévas, et dont Varedha est la fille, a entendu les confidences faites à Zarastra par la princesse, et, témoin des dédains du général pour sa fille, il la console en lui promettant son appui; et il assiste, caché, aux aveux d'amour et aux promesses qu'échangent Zarastra et Anahita. Le vainqueur implore son pardon de la reine vaincue. Ce n'est pas pour l'amour de la gloire que Zarastra a soumis un peuple, c'était pour monter jusqu'au rang où il pouvait être aimé d'une reine; et le voilà qui demande en suppliant la pitié de la reine dans un baiser. Dans le cœur de la jeune fille la passion est plus grande encore que le regret de la patrie perdue, et, en entendant les lamentations des Touraniens qui passent chargés de chaînes à l'horizon, Anahita se défend en vain contre le vainqueur et contre elle-même; ils s'en vont, eux, mais elle, reste: son peuple est captif et son cœur aussi.
Au second acte, Amrou tente de relever le courage de sa fille, désespérée à ce point que, dans les souterrains du temple de la Djaki, elle s'enfonce de plus en plus dans les ténèbres pour éviter les cris de la fête nuptiale qui se prépare, et elle cherche la mort. Amrou lui apporte la vie. Il la vengera. L'âme de Varedha se refuse à une vengeance qui doit atteindre celui qu'elle aime encore, mais Amrou vainc facilement sa résistance en lui montrant Zarastra heureux dans son amour pour la reine qu'il épouse, et en lui répétant les paroles enflammées de passion qu'ils échangent. Ce grand-prêtre manque de grandeur morale; mais attendez, nous allons assister à bien d'autres événements.
Pendant la solennité du triomphe de Zarastra, quand le peuple entoure le général et que les ennemis défilent devant la foule, Zarastra fait hommage au roi des Iraniens de cette troupe prisonnière et de leurs biens. De tous ces trésors pris sur l'ennemi, il n'en veut garder qu'un seul, le plus précieux de tous: la reine. Anahita, dont le vainqueur soulève le voile qui cache sa merveille beauté, accepte cet hommage rendu en face de tout un peuple, et, dans les bras de celui quelle aime, oublie un trône perdu, lorsque la voix imposante et terrible d'Amrou se fait entendre. Le grand-prêtre s'oppose à ce mariage.
Zarastra ne peut épouser la reine; un autre serment l'engage et Varedha, qui s'avance en désignant le général du geste, dit que cet homme a été son amant. Zarastra se défend contre un pareil mensonge. Il crie à la calomnie; la prêtresse lui rappelle en vain leurs amours passées; le malheureux a beau se gendarmer contre cette inqualifiable trahison, Amrou en appelle aux prêtres qui jurent que le grand-prêtre et sa fille ont dit la vérité. Devant un tel serment, la foi d'Anahita est ébranlée; son amour est atteint à ce point que la reine retire sa parole et renvoie son fiancé à ses anciennes amours. A ces mots, la colère de Zarastra ne connaît plus de bornes, il est pris de fureur et contre les dieux qui ne le défendent pas, et contre ces prêtres menteurs, et contre le roi ingrat, et contre le peuple qu'il a sauvé et qui oublie ses services; il maudit ces imposteurs dans leurs trahisons et dans leurs blasphèmes; il maudit leurs divinités mensongères et, chassé, flétri par les imprécations de la foule, irrité par une telle folie, il en appelle, en la bravant du regard, à Mazda, le dieu de la vérité.
C'est sur la montagne sainte qu'il se retire: pendant que les mages et le peuple sont en prière au pied du mont sacré et que la foudre sillonne les nues amoncelées, Zarastra, face à face avec Dieu, reçoit la parole divine pour la rapporter à son peuple. L'élu du Seigneur répand sur la foule la parole céleste, mais, resté seul, l'homme devenu dieu un instant par sa communication avec l'être suprême souffre maintenant de toutes les faiblesses, de toutes les douleurs humaines. Il combat contre le souvenir troublant d'Anahita, il demande à son cœur la force de l'oubli, lorsque Varedha apparaît envoyée, sans doute, par Ahriman, l'esprit du mal. Le mage la repousse et dans ses prières et dans ses tentations de la chair. Il lui pardonne le lâche mensonge qu'elle avoue. Mais il a compté sans la méchanceté de la femme qui, ulcérée de ses mépris, l'atteint dans la jalousie et ravive les amours mortes. Varedha lui apprend que Anahita a un autre amant et que cette maîtresse adorée va épouser le roi de l'Iran; sur cette parole elle abandonne le mage, certaine de le revoir bientôt à Bakhdi.
Les noces du roi se célèbrent contre la volonté d'Anahita; mais l'infernale politique d'Amrou qui tient à venger sa fille veut les choses ainsi. Mise en face des ordres du roi, Anahita veut, avant tout, sa liberté; elle pleure la patrie absente; elle se défend, le roi enjoint au grand-prêtre de les marier, même sous les reproches, sous les menaces d'Anahita indignée qui fait appel à des retours de fortune; au moment où la parole sacrée d'Amrou se prononce, au moment où Varedha ivre de haine voit les époux unis et attend l'arrivée du mage pour jouir de sa vengeance à un tel spectacle, on entend des cris féroces: ce sont les Touraniens qui ont repris l'offensive. Ils arrivent la torche à la main; ils ont envahi la ville, ils envahissent le temple, dans une mêlée horrible, dans un affreux massacre. Ils tuent le roi, ils tuent Amrou. Varedha veut se jeter sur Anahita et la poignarder; les Touraniens entourent et protègent leur reine et Anahita, le sabre à la main, triomphante et féroce, se promène, comme une folle, au milieu de cette tuerie.
Avec M. Richepin nous étions sûr d'avance que nous irions jusqu'aux extrêmes du drame. L'acte qui suit est plus terrible encore. Pêle-mêle dans les décombres, éclairés par les reflets sinistres de l'incendie lointain, les cadavres gisent épars, parmi lesquels celui du roi et celui d'Amrou. Le corps de Varedha, raide, les yeux fixes, est adossé à un tronçon de colonne du palais tombé. Zarastra, que l'amour a ramené à Bakhdi, marche lentement à travers les ruines de sa patrie. Il retrouve Anahita, mais victorieuse. Ils s'aiment toujours, le mage sert un dieu complaisant qui permet ces amours. Le rêve de bonheur de Zarastra et d'Anahita va s'accomplir, quand Varedha revient à la vie, et, toujours irritée, invoque le Djaki contre eux. L'incendie se rallume soudain et les enveloppe; ils sont près de périr, lorsque Zarastra fait appel à son dieu qui entend la voix de son messie: les flammes s'éteignent, et, tandis que Varedha meurt dans un dernier cri de rage impuissante, le mage et sa bien-aimée passent d'un pas triomphant à travers les ruines.