Un livret aussi tourmenté, aussi violent, demandait au compositeur un éclat, une force toute particulière. Cette puissance d'exception était-elle dans M. Massenet, le musicien par excellence de la tendresse et de la grâce? Voilà la question que se posait le public anxieux de l'œuvre d'un maître dont l'autorité est si grande et si méritée. Il m'a semblé qu'à certains moments, ce public regrettait son compositeur favori entraîné trop avant dans le drame. Cette scène du mage sur la montagne sacrée, ce Moïse face à face avec le Seigneur sur le mont Sinaï, au milieu du tonnerre et de la foudre, et rapportant les tables de la loi à son peuple en prières, entraînait le musicien à des hauteurs de l'art qui ont été entrevues, mais qui n'ont peut-être pas été atteintes. Cette passion furieuse de Varedha, la prêtresse de la Djaki tout entière à sa proie attachée, ce fanatisme du grand-prêtre Amrou, féroce dans ses volontés, imposait à l'art ses exigences. M. Massenet n'a pas de ces intransigeances. Il a traité un peu à l'amiable avec ces grandes colères; au fond la salle, qui le sentait, ne lui en voulait qu'à moitié de ne pas aller jusqu'au bout dans les violences du drame; il lui suffisait de retrouver le jeune maître dans les qualités supérieures de son génie, dans l'élégance, dans la tendresse et dans la passion amoureuse. Elle était sous la séduction de cette inspiration pénétrante et de cette habileté de l'artiste, dont la conscience et le soin font de chacune des pages de sa partition, soit dans les parties vocales, soit dans les parties de l'orchestre, des pages magistrales.

Rien, dans une œuvre de M. Massenet, ne passe indifférent. Aussi Le Mage a-t-il été écouté d'un bout à l'autre religieusement, car le talent s'imposait partout, du premier au dernier de ces cinq actes. Le premier a été accueilli avec enthousiasme. Il est complet avec son chant des prisonniers Touraniens et avec le chœur qui l'accompagne de ses lamentations; avec le duo qui le suit entre Varedha et Zarastra, et surtout avec le duo entre Zarastra et Anahita qui, vaincue par l'amour, entend les plaintes de son peuple conduit en exil. L'acte suivant a des pages exquises dans les accents désespérés de Varedha. La phrase de Zarastra soulevant les voiles de la captive est ravissante; c'est une des plus heureuses inspirations du maître dans son œuvre si multiple. Si l'acte sur le mont sacré manque de puissance, il est traité dans un goût parfait orchestral. La salle a salué un solo de cor de ses applaudissements. La prière de Varedha: «Sous tes coups tu peux briser» est d'un effet dramatique irrésistible. Le chant d'Amrou au quatrième acte: «Fais fleurir, ô sainte ivresse» a fait merveille; mais le triomphe de la soirée était réservé aux strophes d'Anahita: «Vers la steppe aux fleurs d'or» qui rappelle la mélodie des prisonniers Touraniens du premier acte, mélodie exquise que le public a voulu entendre une seconde fois et que Mme Lureau-Escalaïs chante avec un sentiment poétique adorable.

Le succès du Mage était assuré dès ce moment et le cinquième acte tout entier avec la scène de Zarastra et le duo entre le mage et Anahita: «Ah! parle encor, encor!» n'a fait que le confirmer. Le maître de Manon, du Roi de Lahore, d'Esclarmonde et du Cid sortait triomphant encore de cette nouvelle épreuve.

Je ne sais ce que les événements prochains décideront de la direction actuelle de l'Opéra, peut-être MM. Ritt et Gailhard ne seront-ils plus alors à la tête de l'Académie de musique, mais nous leur devons au moins cette justice de dire que, depuis plus de vingt ans, depuis les jours de l'Africaine et de Hamlet nous n'avions vu une pareille interprétation et si digne de ce grand et noble théâtre. Ce sont: MM. Vergnet, Delmas; ce sont Mmes Fierens et Lureau-Escalaïs qui chantent le Mage avec une virtuosité et un ensemble incomparables. Les masses chorales sont superbes; les costumes de toute richesse et de toute beauté. Les décors surpassent tout ce qui nous a été donné de voir jusqu'ici. Les masses orchestrales ont toujours leur exécution magistrale et l'Opéra n'a rien perdu de sa splendeur, je parle de celle de ses plus belles époques.

Savigny.

LES LIVRES NOUVEAUX

L'Argent, par Emile Zola. 1 vol. in-12,

3 fr. 50 (Bibliothèque Charpentier).--Le nouveau roman de M. Zola se rattache à la série des Rougon-Macquart: c'en est le dix-huitième, pas un de moins, et ce n'en est pas le dernier. Il s'y rattache, entendons nous; comme il est arrivé déjà pour le Rêve, par un fil blanc, qu'on aperçoit de loin dans la couture de l'habit. Mais M. Zola n'y va pas par quatre chemins. Saccard, le héros du livre, est le frère même du grand ministre de l'empire, de Rougon, dont il a quitté le nom pour prendre une importance personnelle de grand premier rôle. Il est donc bien de la famille, de cette famille dont M. Zola écrit avec tant de zèle et tant de suite l'histoire naturelle et sociale, de cette famille qui a vécu, qui n'a pu vivre que sous le second empire. Car on sait que les personnages de M. Zola sont d'une telle vérité que lorsqu'il les a baptisés d'un nom, il n'est pas possible de leur en donner un autre, et que si quelqu'un de vraiment en chair et en os objecte qu'on lui a pris le sien, eh bien, c'est à celui-ci d'en changer, les autres ne pourraient pas. Cela laisse à penser quelle exactitude doit régner dans les faits. C'est du document au premier chef et certes on ne pourrait supposer que M. Zola fit passer sous l'empire des événements qui n'ont pu se produire que quinze ans plus tard: c'est pourtant là ce qu'il a fait, si l'on sait lire Union générale où il a mis Banque universelle: car c'est tout un. Évidemment la passion qui pousse le financier de 1867 est la même qui animera plus tard celui de 1882. Cela pourrait peut-être suffire à un romancier psychologue; mais, quand l'écrivain se pique de faire l'histoire naturelle et sociale d'une époque, n'est-on pas autorisé à lui demander de ne pas faire celle d'un autre?

Donc Saccard, ruiné vers la fin de l'empire, est à la recherche d'une idée qui lui permette d'édifier une nouvelle fortune. Cette idée lui est fournie par un honnête ingénieur qui a imaginé de refaire le royaume de Palestine et d'installer le pape à Jérusalem, tout simplement. Elle est peut-être un peu forte, mais, après tout, dans le monde des affaires on en a vu bien d'autres, et celle-ci a l'avantage de s'adresser à des gens particulièrement naïfs, qui ne manquent pas de s'en éprendre et qui se font un devoir pieux de verser leurs capitaux dans la caisse de l'Universelle. Mais le banquier qui, une première fois, a déjà ruiné Saccard, ne lâche point sa victime. Il laisse grandir et se développer l'affaire, tout en la minant sourdement, avec une certitude d'arriver à ses fins que l'événement confirme. Et la chute est d'autant plus profonde, l'effondrement d'autant plus complet. Tout le drame est là, tout le roman. Mais, malgré la force des peintures, est-ce assez pour l'intérêt du lecteur?

Il est certain que lorsqu'on a commencé ce livre, c'est comme un engrenage et que le monstre vous prend tout entier. Mais, est-il un seul de ses nombreux personnages auquel on puisse s'intéresser? Tout ce monde d'affaires est vraiment triste à voir et il est permis de supposer que c'est un de ceux auxquels M. Zola fait le moins de tort en le décrivant. Si l'auteur de la Terre a calomnié le paysan, l'auteur de l'Argent a évidemment moins chargé le financier. Nous ne dirons rien du rôle de la femme dans cette dernière œuvre, sinon qu'il est, à son ordinaire chez M. Zola, assez répugnant. Quant à la valeur, nous avouons ne pas la saisir tout entière. On parlera une fois de plus de la puissance du talent de l'auteur. Cette puissance est évidente: elle fait penser au marteau-pilon du Creusot; quant à éveiller l'idée d'un maître peintre de l'âme humaine, c'est autre chose.