--Mais nous avons aussi des Lettres, des Arts et des Sciences, une Religion et une Philosophie, un Code, une Flotte, une Armée.

--Il faut être juste; l'art est une langue universelle que la Grèce a créée sans autre règle que le sens du Beau, qui met l'homme en communication directe avec la nature; c'était sa religion; vous en avez fait le culte du Joli, qui est une agréable expression du Laid. Quoi! vous appelez le grec une langue morte? c'est la vôtre, qui, à travers le latin, n'en est qu'une corruption grossière, après lui avoir emprunté son alphabet, et si je parlais grec à un helléniste, il traduirait les mots, sans en comprendre le sens. Nos poèmes, tragédies, comédies, histoires, discours, n'ont pas été surpassés. Vous n'avez pas un poème épique comme l'Iliade. Je suis étonné que vous n'ayez pas même une littérature vraiment française. A l'Odéon, on se croirait dans un théâtre anglais. Qui vous délivrera des Grecs et des Romains? La Comédie-Française est le temple de Racine et de Corneille, où on dit la messe le mardi pour les sourds, et les autres jours pour ceux qui ont les oreilles de Midas. Si encore vous aviez des imitateurs d'Aristophane; mais Molière ne pouvait mettre en scène un Courtisan.

--Allez toujours.

--L'oreille fut le seul guide des musiciens pour trouver les sept notes de la gamme, pour inventer la lyre, la flûte, la trompette et d'autres instruments. Trois mille ans plus tard, vous avez découvert qu'un son est formé de trente-deux vibrations, et que le goût des Grecs était d'accord avec les lois de la physique. Vous ne connaissez que cinq fragments de leur musique; je n'en connais pas plus de la vôtre, puisque l'Opéra ne joue guère que de la musique allemande et italienne, ou des imitations. Par exemple, la décoration est merveilleuse, magique, et les ballets m'ont enchanté; c'est dommage que les danseuses ne soient pas de marbre, je veux dire le marbre rose du Péloponnèse. Quant à vos cirques, ce sont des parodies des Jeux olympiques.

--Je ne comparerai pas nos sculpteurs et nos architectes aux artistes grecs, mais nous avons des Écoles de peinture.

--Les peintres grecs se contentaient de trois couleurs, quatre au plus; mais leur dessin était pur, et ils avaient le talent des vôtres sans avoir leurs ressources. Le génie a toujours été rare, bien qu'il ne soit qu'un peu de phosphore dans une boîte qui n'est pas même en ivoire. Le mécanisme des arts s'est perfectionné par des procédés qui en font une industrie. Vous élevez, sur vos places publiques, une population morose de bronze et de marbre qui fait ressembler vos grands hommes à des ramoneurs ou à des pierrots. Ce sont des caricatures, affublées de la défroque moderne, qu'il faudrait compléter en les coiffant d'un chapeau haute-forme.

--Et l'architecture, la voilà: la Tour Eiffel!

--L'architecture moderne a atteint les dernières limites de la laideur. Vous ne savez même pas copier; si la Bourse est un monument grec, c'est en dedans. La Madeleine ne vaut pas mieux. C'est une erreur de croire que notre architecture est géométrique: la frise du Parthénon n'est pas une ligne droite, c'est une courbe; l'espace entre les colonnes est inégal, rectifié par la perspective de la lumière du ciel et de l'ombre des façades. Les Romains étaient des maçons au cordeau. Les barbares, eux, se contentaient de détruire les chefs-d'œuvre, ils ne les déshonoraient pas.

--Enfin, les Sciences sont modernes.

--La Grèce a inventé toutes les méthodes, mathématiques, géométrie, mécanique, astronomie, médecine, législation, stratégie, même le jeu d'Échecs. Les sciences ne sont que les étiquettes pompeuses de l'ignorance humaine, et il suffit d'un insecte pour humilier toutes les académies. Le monde est une horloge dont nous regardons marcher les aiguilles sans en comprendre le mécanisme. Là, il y a des conquêtes acquises: la locomotive, le bateau à vapeur et le ballon, le télégraphe et le téléphone, la poudre et l'imprimerie. Je sais bien qu'un cheval rapide ne court pas longtemps, que la voile va moins vite que le vent, que les signaux aériens et les phares n'ont pas une longue portée, que les armes blanches sont primitives et les tablettes fragiles; mais cela a suffi à la Grèce, et les seuls monuments indestructibles sont bâtis sur du papier. Les Romains nous ont emprunté les lois que vous avez adoptées. Vous avez remplacé la ciguë par la décapitation, ce qui est moins décent. Nous avions quatre mille dieux, et vous n'en avez plus, une philosophie lumineuse que vos systèmes ont obscurcie. Quant à la politique, elle se résume en une formule simple: mille pauvres contre un riche, et la pire des tyrannies sera celle qui donnera au peuple le bien-être matériel.