--Quoi encore?

--Paris est la ville la plus inconnue des Parisiens, comme la France le pays le plus inconnu des Français, et la République le gouvernement le plus inconnu des républicains.

--Un grand peuple ne se gouverne pas comme un petit.

--Vous appelez la Grèce un petit peuple; sur quoi repose donc la grandeur? Mesurez-vous un livre à son épaisseur, un tableau à l'ampleur de la toile, une statue à sa hauteur, un monument à sa masse, un peuple à l'étendue de son territoire et au nombre de ses habitants? Quelle place tenez-vous sur cette boule, dont les trois-quarts sont couverts d'eau salée et l'autre quart couvert de boue? Votre population est inférieure à celle de presque tous les autres peuples; l'Europe entière danserait la Pyrrhique sur l'herbe de la Prairie américaine; vos fleuves sont des ruisseaux, vos lacs des mares, vos Montagnes des taupinières, excepté le Mont-Blanc, que vous finirez par consommer en carafes frappées. Connaissez-vous la Grèce?

--Je suis bachelier.

--Mon compliment. Un géographe démontrerait, le compas à la main, que la superficie de l'Attique n'est pas égale à la moitié du plus petit de vos départements français, et d'après les chiffres de la statistique, que le nombre de ses habitants est inférieur à celui d'un chef-lieu de province. C'est là qu'une phalange de citoyens libres, marchant au soleil, drapés dans un lambeau d'étoffe, a laissé sa trace éternelle et dominé l'univers qui relève encore de lui.

L'activité de cette légion d'hommes a couvert de villes, comme votre Marseille, les rivages de la Méditerranée, elle a dispersé des flottes de cent mille vaisseaux, chassé des armées de trois millions d'hommes. Elle a inventé les méthodes de toutes les sciences, les formules de la philosophie, les principes de la politique, les règles de l'éloquence, du barreau et de la tribune. La Grèce régnait sur le monde par son génie et ses artistes, par les armes et le commerce.

Et voilà ce que vous appelez un Petit peuple? C'est votre maître, vous lui devez tout, et vous ne savez même pas l'imiter.

Nous avions une aristocratie élective d'hommes supérieurs: Périclès aux affaires, Thémistocle à la guerre, Alcibiade aux vaisseaux, Platon et Socrate à la philosophie, Eschyle, Euripide et Aristophane au théâtre, Démosthène à la tribune, Phidias et Praxitèle au marbre, Apelles aux couleurs, Lysicrate à la musique. Vous n'avez qu'une démocratie ombrageuse et jalouse, qui abat et repousse tout ce qui n'est pas médiocre comme elle. Votre Panthéon est peuplé de martyrs: Aux grands hommes la Patrie reconnaissante, quand ils sont morts de faim, de dégoût et de désespoir.

Vous ne savez pas ce que c'est que la liberté; vous étouffez la jeunesse, corps, intelligence et âme; vous êtes façonnés à la tutelle comme des oiseaux qui sont nés dans une cage; vous vivez prisonniers, dans un perpétuel esclavage, de l'école à la caserne, et de la caserne dans un compartiment numéroté.