Le phare du cap Fréhel (Côtes-du-Nord).

L'homme de barre vient de piquer six sur la cloche de la passerelle et à la grosse cloche du bossoir l'homme de veille a piqué six à son tour: il est onze heures du soir.

Le bâtiment roule bord sur bord; depuis quatre jours le gros temps d'Est règne au large soulevant une mer énorme en longue houle qui embarque par l'arrière; le vent souffle par rafales mélangées de pluie; il fait noir comme dans un four; de la passerelle on ne distingue pas l'avant.

Depuis quatre jours aussi, on est sans point et l'on navigue à l'estime; mais Dieu sait où les courants et la dérive ont pu porter le navire! et la terre est là, devant, droit debout, la terre malsaine, c'est-à-dire bordée d'écueils, hérissée de récifs, de rochers, de cailloux.

Et cependant, suivant l'expression consacrée, il faut l'attaquer et de toute façon sortir de là. Que faire? Stopper? mais alors ce sera la nuit entière à passer dans une lutte avec l'ouragan. Marcher en avant, sans savoir où l'on est? mais c'est aller au plein fatalement, c'est le naufrage, et peut-être à l'entrée du port.

Comment s'y retrouver, avec ce temps, par cette nuit? Le commandant est monté sur la passerelle près de l'officier de quart; tous deux, abrités sous le vent du kiosque, veillent devant, et fouillent l'horizon de leurs jumelles.

Rien.--Si ce n'est la masse profonde des ténèbres. Et les rafales redoublent de violence, la houle se fait plus dure maintenant, la pluie fouette au visage, embrumant tout dans la nuit.

Que faire? Cependant le vent fraîchit encore, et la tempête se dessine (le baromètre commence à baisser doucement), elle sera très violente et longue, car elle a mis longtemps à s'établir.

Dans ces conditions il n'y a plus d'hésitation possible, il faut, avant tout, fuir la terre inconnue, où le danger se présente immédiat, menaçant.

Le commandant a vite pris sa décision: ce sera la lutte avec l'ouragan.