Tribord la barre, dit-il--et l'on entend la chaîne grincer dans les poulies, le bâtiment évolue lentement:--là, gouvernez comme cela, ajoute-t-il, debout au vent, attention à prendre la mer en belle et maintenant à la grâce de Dieu!
Mais il n'a pas achevé que dans une rafale d'une violence peu commune le rideau de nuages accumulés à l'horizon s'est subitement déchiré: aussitôt un roulement de cloche joyeux a retenti au bossoir: là, en haut, dans le ciel à travers la déchirure, comme une étoile d'un brillant incomparable une lumière scintille en une série de petits éclats.
La vision n'a eu que la durée d'un éclair et tout est retombé dans les ténèbres, le rideau de nuages impénétrable s'est refermé. Mais cet éclair a suffi, le phare a brillé, il n'y a pas à en douter, c'est lui!
Dès lors, il n'y a plus ni tempêtes, ni ténèbres, ni côte à craindre: l'homme est maintenant maître des éléments, il sait où il est, où il va, dans une heure il sera dans le port.
Dans son langage spécial le phare lui a parlé. Aussi, la route rectifiée, le bâtiment file, assailli de tous côtés par la mer avec une dernière furie, comme si elle sentait une proie depuis quatre jours convoitée, tout à l'heure presque certaine, lui échapper, et il longe la côte sans crainte, à bonne distance, sachant d'avance ce qu'il va trouver.
Voici que tout à coup, en effet, une seconde fois l'horizon s'illumine; un éclat doux cette fois, de lumière fixe, continue, blanche, un peu floue sous la pluie, brille; c'est le second phare de l'entrée du golfe. Quelques tours d'hélice encore, et l'on sera tout à fait à l'abri sous la terre; puis, à bâbord, un gros feu rouge roule, constamment en mouvement, c'est le feu flottant du grand banc, et là-bas, à deux milles à peine, des feux rouges, verts, blancs, scintillent dans le calme du plus profond de la baie, indiquant les passes de l'entrée du port.
Une heure s'est à peine écoulée, et du plus grand danger le navire a passé à la sécurité la plus absolue, et pour cela un seul feu a suffi, un instant seulement aperçu.
Le lecteur comprend à présent le rôle d'un phare et se rend compte de son utilité. En suivant la marche du navire tout à l'heure, il a aussi compris que le système d'éclairage des côtes consiste à les entourer de trois cercles de lumières.
Le premier est composé de phares à grande portée ou de grand atterrage, construits sur des caps, des îles ou des rochers en pleine mer, et espacés entre eux de telle façon qu'il est impossible d'arriver près de terre sans avoir au moins l'un d'eux en vue.
Lorsqu'il a franchi cette première ligne de lumières, le navigateur rencontre un second cercle de feux composé de phares de second et de troisième ordre qui lui désignent les alignements à prendre et les écueils à éviter, les bancs de sable à doubler; enfin, un quatrième ordre lui montre les passes et l'entrée du port.