La sœur, Marthe, qui aime Jacques et qui a conçu l'espérance d'être la comtesse de Thièvres avec cent cinquante mille livres de rente, n'est pas peu étonnée d'apprendre ce mariage qui fait le bonheur de Simone: car, en voyant quelle est aimée, Simone croit à la vie. On prend à Marthe toutes ses espérances, elle éclate en reproches; ce roman de la phtisie, cette mourante qu'on marie, cette fiancée in extremis, tout cela lui parait ridicule, criminel même. Le mariage s'est accompli pourtant malgré ces grandes colères. Simone va mieux, on le croit du moins, le comte l'entoure de soins. Auprès de cette pauvre créature couchée sur sa chaise longue, dans son élégante toilette, à cette dernière heure du jour où Simone dans les bras de son mari contemple la mer et le ciel, le comte s'oublie et lui donne un baiser, et voilà Simone enivrée et croyant à l'amour et à la maternité.

Je ne sais de quelle protection le public avait entouré cette enfant, toujours est-il que ce baiser l'a offensé dans sa pudeur. Il s'est irrité plus encore dans la scène suivante. Après des reproches sanglants adressés à sa sœur, Marthe, restée seule avec son beau-frère, s'en prend résolument à lui; elle lui avoue qu'elle l'aimait, qu'elle l'aime encore; le comte, un peu surpris d'un aveu aussi franc, veut imposer silence à Marthe; mais Marthe est si belle dans sa colère que Jacques de Thièvres faiblit peu à peu, qu'il consent à un rendez-vous que Marthe lui donne pour la nuit avant son départ, et que le comte, qui prend des arrhes, lui baise la main. Simone, qui est entrée sans bruit et qui a tout entendu, tombe et meurt. Personne dans la salle ne doutait de ce dénouement.

La pièce est jouée à merveille. C'est M. Febvre qui fait le comte Jacques avec une aisance, une distinction parfaites. Je ne vous donne pas ce rôle comme un des plus faciles au théâtre, aussi a-t-il fallu toute l'habileté de ce comédien hors ligne pour en sauver les dangers. M. Laroche donne au docteur Doliveux une excellente physionomie. Mlle Reichemberg est exquise dans Simone; Mlle Pierson nous a ému jusqu'aux larmes dans le personnage de Mme Aubert; le rôle de Marthe est défendu par le talent et par la beauté de Mlle Marsy. Vous voyez que la Comédie ne s'est pas épargné et a livré bataille avec ses meilleures troupes.

M. Savigny.

LES LIVRES NOUVEAUX

Rome pendant la semaine sainte, avec 52 dessins de Renouard, un magnifique volume in-4°, luxueusement édité par la maison Boussod et Valadon. (Prix, broché: 40 francs; relié en vélin blanc, avec fers spéciaux: 60 francs. Exemplaires de luxe sur Japon: 100 francs.)

Rome, la Rome de 1890, papale encore aux trois quarts, italianisée pourtant par des côtés, demeurée si profondément catholique et se sentant néanmoins des efforts des libres-penseurs, offre un spectacle si intéressant et si particulier qu'il semblait étrange que nul artiste n'eut encore été tenté de renouveler pour la Rome contemporaine ce qu'avaient si bien fait Thomas pour la Rome de 1820 et Henry Regnault pour la Rome de 1868. C'est cette œuvre qu'a entreprise le peintre le plus amoureux de la vérité, le plus chercheur de la forme caractéristique des êtres, le plus désireux d'en donner une représentation exacte et vivante, un peintre dont le nom n'est plus à faire après les admirables dessins qu'il a exposés en Angleterre et en France: M. Paul Renouard.

Le texte, écrit avec une passion raisonnée et une connaissance approfondie de Rome, de son passé et de son présent, avec un souci d'exactitude égal à celui que le peintre a apporté à ses dessins, traduit sans périphrases l'impression qu'éprouve un catholique dans la Rome modernisée, recueille en passant sur l'histoire des institutions françaises à Rome des documents d'un intérêt supérieur et constitue, à côté des dessins si sincères de M. Paul Renouard, une enquête dont le mérite ne saurait passer inaperçu et dont l'orthodoxie ne peut être suspectée.

Mélanges oratoires de Mgr d'Hulst, 2 vol. in-8°. Paris, Poussielgue.--Voici un écho les conférences de Notre-Dame. Non que les discours réunis ici par Mgr d'Hulst soient ceux qu'il prononce en ce moment dans la chaire de Lacordaire et de Monsabré. Mais le ton est le même. Les catholiques qui habitent la province auront là une idée d'un génie d'éloquence chez lequel la sécheresse et la froideur ont la valeur d'un ornement.

Il y a, en effet, des orateurs plus chaleureux que Mgr d'Hulst, et vraiment c'est facile. Il y en a peu qui soient plus convaincants et plus satisfaisants pour des philosophes et des raisonneurs, et ce n'est pas un petit mérite aujourd'hui. Le recteur de l'université catholique est, en somme, un conférencier plutôt qu'un orateur, et un écrivain plutôt qu'un conférencier. Cet écrivain n'est point à dédaigner. Mgr d'Hulst parle un français très souple, très pur et toujours remarquable par la simplicité du tour et l'absolue justesse de l'expression.