Comédie-Française: Un Mariage blanc, drame en trois actes, par M. Jules Lemaitre.

Au lendemain de l'aventure de Thermidor, le Théâtre-Français songea à parer le coup qui l'atteignait si profondément. Il fallait d'abord présenter au public, et dans le plus bref délai, une affiche nouvelle. Parmi les pièces reçues par elle, la Comédie compte des manuscrits sur lesquels elle a droit de fonder de sérieuses espérances, mais des difficultés de distribution, de rôles, d'interprétation, forçaient l'administration à les remettre à un autre moment. M. Dumas n'était pas prêt encore avec le Chemin de Thèbes, M. Pailleron mettait la dernière main à sa pièce. Le temps pressait, lorsque M. Jules Lemaitre se présenta sa comédie à la main. Il y avait là une planche de salut probable. M. Jules Lemaitre est un homme d'esprit, en passe à l'heure qu'il est de très grande réputation. Le public est avec lui, non pour ses œuvres de théâtre, car Révoltée, à l'Odéon, et le Député Leveau, au Vaudeville, ne sont allés qu'à moitié chemin du succès, mais il a pris en adoption, et bien a-t-il fait, cet esprit délicat, primesautier, original, cet écrivain de race qui tient une des premières places dans le journalisme parisien. Dans la circonstance, une comédie de M. Jules Lemaitre était une bonne fortune. La pièce, lue sur l'heure, fut rapidement répétée et prête en quelques semaines; malheureusement elle n'a pas eu le succès espéré, et, tout en saluant les qualités supérieures de l'écrivain, le public est resté indifférent à ces trois actes, et comme un peu étonné dans ses déceptions.

M. Jules Lemaitre subissait la peine d'une erreur initiale; le sujet même de la pièce était réfractaire à l'intérêt et tout le talent imaginable ne pouvait racheter ce défaut d'origine. Le Mariage blanc était triste; mais il cherchait l'émotion sans la trouver, et il arrivait à ce singulier effet, d'exciter l'angoisse, d'irriter les nerfs, sans appeler les larmes. La scène est à Menton, une villa adossée à la montagne regarde la mer, et dans le jardin une jeune malade est assise. Cette enfant si pâle sous ses cheveux blonds avec ses grands yeux bleus a nom Simone Aubert. Sa mère s'agite autour d'elle, inquiète de ses mouvements, inquiète de son immobilité même, écoutant avec effroi cette toux déchirante des poitrinaires qui vivent leurs derniers jours. Simone est condamnée; elle ne l'ignore pas, la pauvre enfant; aux tendresses rassurantes qui l'entourent, aux mots d'espoir qu'elle entend autour d'elle, elle sourit comme reconnaissante de ces pieux mensonges, car elle sait qu'elle va mourir et elle retrouve dans les paroles du docteur, et dans ce qu'on lui dit, ce quelle disait elle-même lorsque, garde-malade, elle endormait les souffrances de son père et de son jeune frère qui l'ont l'un et l'autre devancée dans la tombe.

Des avertissements plus cruels encore lui ont révélé sa destinée. Que de fois des hommes séduits par sa beauté se sont approchés d'elle, pour s'éloigner bientôt, écartés par un obstacle infranchissable, et la laissant à ce désespoir de ne pouvoir être aimée! Aussi, quand la brise apporte à la pauvre enfant l'écho des musiques gaies qui l'entourent, quand elle sent autour d'elle par les contractes la vie des autres et sa fin à elle, Simone baisse la tête sur sa poitrine, et semble répéter ce mot adorable de Mme d'Houdetot qui, se sentant mourir à sa vingtième année, disait les larmes aux yeux à son amie, lui demandant ce quelle avait: «Je me regrette.»

Près de Simone, vit une sœur d'un premier lit, et qui ne subit pas comme elle le mal héréditaire de la phtisie. Marthe est fort bien portante, au contraire, dans une de ces beautés luxuriantes de santé et de jeunesse. Comme une sœur de charité, elle a passé pourtant une partie de sa vie auprès de cette mourante. Dans son égoïsme maternel, Mme Aubert a oublié sa fille aînée pour cette enfant dont les soins réclament tous ses instants et tout son cœur. Inconsciente de son devoir envers Marthe, elle l'a appelée dans un sacrifice de chaque jour, à ce point de la rendre jalouse de tant d'affection. Marthe s'est soumise; mais c'était trop demander peut-être au dévouement filial. Dans le silence de son âme, Marthe fait mentalement ses restrictions et a ses reprises, mais vienne l'amour, et alors éclateront les orages concentrés, l'amour, la passion dominatrice entre toutes, et qui a pour devise «chacun pour soi.» Le voici.

Dans une villa voisine de celle qu'habite la famille Aubert, vit le comte Jacques de Thièvres. Il n'a pas à demander la santé au climat de Provence. Si le comte est à Menton, c'est que la mode conduit là toute la population élégante. Jacques de Thièvres a un grand nom, une grande fortune, cent cinquante mille livres de rentes. Il est dégoûté des femmes, du plaisir, de tout le reste; c'est un blasé. Il a lu et appris par cœur Mardoche; il est fait sur ce modèle des héros des romans d'amour de 1830, avec ses quarante ans bien mal employés jusque-là. Il a pour principe l'indifférence, pour mal le scepticisme. Pourtant, si le bien se présente, il ne se refuse pas à le faire, il n'est pas, à ce point, réfractaire, malgré ses théories, à toute bonne action; l'esprit de charité humaine ne l'agite pas, mais s'il l'entraîne par hasard, ce comte est prêt à se reprendre. Personnage peu sympathique dans ses hésitations et qui tient plus du raisonnement que de la nature. Il perd dans un seul mot tout le bénéfice d'une bonne action: on ne croit pas à lui plus qu'il ne croit en lui-même. Peut-être aurait-il regret qu'il en fût autrement.

Eh bien, soit. Sa physionomie est indéfinie, il portera la peine de cette hésitation troublante pour le spectateur qui ne sait au juste à quel homme il a à faire, qui accepterait peut-être dans un roman, ou dans une nouvelle, ce personnage mis en œuvre avec toute l'autorité d'un écrivain de premier ordre, mais qui, au théâtre, ne peut l'admettre dans ses contradictions. Cette famille Aubert intéresse comme une curiosité Jacques de Thièvres dont la théorie morale est de ne s'intéresser à rien. Marthe est belle, mais la beauté, c'est chose bien banale, et, à l'âge où il est, le comte n'est pas homme à se laisser prendre à cette considération, bonne pour les naïfs de l'amour.

Ses yeux s'attachent sur Simone, il y a là un cas particulier. La malade lit un volume de Hugo; aux marques qu'elle a faites dans les pages du poète, aux passages qu'elle a soulignés, il est facile de voir que la pauvre enfant a senti l'arrêt cruel qui la condamne à quitter la vie sans avoir senti les joies de l'amour et de la maternité. Elle pleure la vie; dès lors, il entre dans la partie du comte de faire à cette enfant la charité des bonheurs rêvés et inconnus, mais la charité blanche, pour me servir de l'adjectif du titre. M. de Thièvres prendra des bras de sa mère cette enfant, qu'il rendra enfant à la tombe quand l'heure de la mort aura sonné; ces choses-là sont charmantes et dites par l'auteur d'une façon exquise dans une scène qui est à coup sur la meilleure de l'ouvrage, la scène dans laquelle le comte fait à Mme Aubert sa de mande en mariage, mais je ne saurais dire dans quel état de malaise se trouve l'esprit des spectateurs.

M. Jules Lemaitre a prévu cette impression; car à la demande du comte Jacques Mme Aubert répond que le sentiment qui le conduit à un désir si extraordinaire lui semble bien obscur. Il est, en effet, obscur ce sentiment, et il pèse si terriblement sur la pièce, que le public, inquiet de la sincérité du dévouement, doute de la sincérité du sacrifice. Au théâtre, l'ingéniosité est pleine de séductions, mais aussi pleine de dangers.